Moka est une ville historique située sur la côte occidentale du Yémen, au bord de la mer Rouge. Elle dépend du gouvernorat de Taëz et se trouve dans la région de la Tihama, la bande côtière qui s’étend le long de la mer Rouge, depuis le sud-ouest de l’Arabie saoudite jusqu’au Yémen.
Moka bénéficie d’un emplacement exceptionnel, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, l’un des passages maritimes les plus importants au monde, et face à la Corne de l’Afrique, Djibouti en particulier. Depuis cette position stratégique, Moka a servi pendant des siècles de porte maritime à la route reliant Yémen au Hedjaz, à l’Égypte, à l’Afrique de l’Est et à l’Inde puis, plus tard, à l’Europe et au reste du monde.
La mer Rouge et Bab el-Mandeb n’ont jamais été des barrières séparant Moka de Djibouti. Ils ont plutôt constitué des ponts d’interactions humaines, commerciales et culturelles. Marins, commerçants et familles traversaient ces eaux, créant de profonds liens sociaux et humains entre les habitants du Yémen, y compris ceux de Moka, et ceux de Djibouti et de la Corne de l’Afrique. Jusqu’à aujourd’hui, il y a d’abondants témoignages de cette interconnexion humaine, qui précède de plusieurs siècles les frontières politiques modernes.
Moka a atteint l’apogée de sa prospérité aux XVIIe et XVIIIe siècles, lorsqu’elle est devenue l’un des ports les plus utilisés pour l’exportation du café yéménite cultivé dans les hauts plateaux du pays. Les commerçants européens ont appris à connaître le café expédié depuis son port sous le nom de « café de Moka » ou « café Moka ». Le terme mocha/moka est devenu associé au café dans les langues du monde entier. Sa signification a ensuite évolué pour désigner des boissons combinant café et chocolat. Le nom de Moka reste présent chaque jour dans les cafés du monde entier, rappelant l’époque où cette ville yéménite était un centre du commerce international d’où partait la production yéménite de café [1].
Il est douloureux qu’une ville dotée d’un patrimoine aussi remarquable et d’un emplacement aussi stratégique n’ait pas reçu au cours des dernières décennies l’attention qu’elle méritait. Son importance économique a décliné, tandis que son potentiel maritime, touristique et commercial est resté largement inexploité, très en deçà de ce que son histoire et sa situation géographique permettraient d’attendre. À cet égard, Moka partage le sort de nombreuses territoires yéménites qui souffrent depuis longtemps de l’accumulation des crises.
Aujourd’hui, l’emplacement de Moka la place une nouvelle fois au cœur d’un conflit. Au lieu que sa position soit une source de prospérité, de développement et de commerce, la ville et ses environs sont une arène d’un conflit.
Moka n’a pas besoin de davantage d’armes. Elle a besoin de ports, de commerce, d’investissements, d’écoles, d’hôpitaux et d’opportunités d’emploi. Elle doit retrouver son rôle de trait d’union entre la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique. Bab el-Mandeb, aussi, devrait redevenir un lieu de communication et d’intérêts partagés, et non de conflit.
Ce qui s’applique à Moka s’applique au Yémen lui-même. Ce pays héritier d’anciennes civilisations dispose d’un emplacement et d’un potentiel humain qui devraient lui permettre de figurer parmi les nations les plus prospères de la région, est épuisé depuis bien trop longtemps par les conflits et les divisions. La ville qui a donné son nom à un café apprécié dans le monde entier, et dont le port reliait autrefois l’Orient et l’Occident, mérite de retrouver son rôle de ville de vie, de commerce et de paix, et non d’être un champ de bataille pour un conflit dont personne ne sortira vainqueur.
Dya-Eddine Said Bamakhrama, ambassadeur djiboutien en Arabie saoudite
Texte publié dans Arab news, « Mocha : When the sea turns from a bridge of connection into an arena of conflict », 10 août 2026, traduction Human Village.
[1] Note de la rédaction : la plante du café est originaire d’Afrique centrale. Le terme « café » vient de la région du Kaffa, actuellement en Éthiopie.