La guerre en cours au Proche-Orient provoque des pertes humaines et matérielles considérables. Mais au-delà des destructions immédiates, ce conflit a également des conséquences économiques à grande échelle. Des pays éloignés du théâtre des opérations commencent déjà à en subir les effets indirects. L’Éthiopie, pays enclavé de plus de 120 millions d’habitants, figure parmi les plus vulnérables.
Cette vulnérabilité s’explique par une réalité structurelle : la forte dépendance du pays aux chaînes d’approvisionnement extérieures, tant pour l’énergie que pour les intrants agricoles. Plus de 95 % des importations et exportations éthiopiennes transitent par Djibouti, faisant du corridor Djibouti–Addis-Abeba l’axe vital de son économie. Cette dépendance devient particulièrement critique en matière d’approvisionnement énergétique.
La majorité des importations éthiopiennes de carburant sont traitée à Djibouti, notamment via le terminal pétrolier de Doraleh (Horizon), où les produits pétroliers sont stockés avant d’être acheminés vers l’intérieur du pays par camions-citernes. Des centaines de camions circulent quotidiennement sur ce corridor pour alimenter l’économie éthiopienne. Ce système, à peu près efficace en période de stabilité, reste néanmoins extrêmement vulnérable aux chocs extérieurs.
Le détroit d’Ormuz est au cœur de cette vulnérabilité. Environ un cinquième du pétrole mondial ainsi qu’une part importante du gaz naturel liquéfié y transitent. Toute perturbation, qu’elle soit liée à une escalade militaire, à des risques sécuritaires ou à des restrictions maritimes, peut affecter immédiatement les flux et les prix mondiaux.
Ce risque pourrait être encore aggravé si les tensions s’étendaient au détroit de Bab el-Mandeb, autre passage stratégique reliant la mer Rouge au golfe d’Aden. Une perturbation simultanée des détroits de Bab el-Mandeb et d’Ormuz accélérerait fortement la hausse des prix du pétrole et accentuerait les contraintes d’approvisionnement pour des économies dépendantes des importations comme l’Éthiopie.
Des signaux récents témoignent déjà d’une pression croissante sur l’approvisionnement énergétique du pays. Le Premier ministre Abiy Ahmed a ainsi appelé la population à économiser le carburant et à en limiter l’usage aux besoins essentiels. Cet appel illustre la tension sur les ressources disponibles et la manière dont des chocs extérieurs se traduisent désormais en contraintes internes.
Pour l’Éthiopie, une telle situation se traduirait rapidement par une hausse du coût des carburants. L’augmentation des prix internationaux du pétrole renchérirait les importations, avec un effet en cascade sur l’ensemble de l’économie. Les coûts de transport le long du corridor djiboutien augmenteraient, entraînant une hausse des prix des biens et services. Les pressions inflationnistes s’en trouveraient accentuées.
Cependant, l’Éthiopie dispose également de certains facteurs de résilience. L’électricité y est majoritairement produite à partir de centrales hydroélectriques, ce qui réduit l’exposition directe aux fluctuations des prix du pétrole. Par ailleurs, les politiques publiques encouragent de plus en plus l’adoption de véhicules électriques, contribuant progressivement à réduire la dépendance aux carburants importés.
Ces éléments apportent une certaine atténuation du choc. Néanmoins, ils ne suffisent pas à neutraliser la vulnérabilité globale du pays. Les secteurs du transport et de la logistique restent largement dépendants du diesel, ce qui maintient une forte exposition aux tensions sur les marchés pétroliers.
Au-delà de l’énergie, la vulnérabilité éthiopienne concerne également un secteur stratégique : l’agriculture, particulièrement dépendante des engrais importés
L’agriculture constitue le pilier de l’économie éthiopienne et assure la subsistance de la majorité de la population et les exportations agricoles renflouant les caisses de l’État en devises. Or ce secteur dépend fortement d’intrants importés. Ces dernières années, l’Éthiopie a importé entre 1,6 et 1,8 million de tonnes d’engrais par an, principalement de l’urée et des engrais composés. Ces intrants sont essentiels pour maintenir les rendements agricoles.
Le marché des engrais est étroitement lié à celui de l’énergie. La production d’engrais azotés repose largement sur le gaz naturel. Ainsi, toute hausse des prix de l’énergie se répercute directement sur les prix des engrais.
Une perturbation prolongée dans la région entraînerait donc un double choc pour l’Éthiopie : un choc énergétique et un choc agricole. Les conséquences pourraient être majeures. Une réduction de l’accès aux engrais entraînerait une baisse des rendements agricoles, affectant à la fois les revenus des agriculteurs et des exportateurs et provoquant une hausse des prix alimentaires. Dans un pays où la sécurité alimentaire demeure fragile et les exportations vitales, ces évolutions pourraient accentuer les tensions sociales.
Mais l’impact ne se limiterait pas aux frontières éthiopiennes. Si la production agricole venait à diminuer fortement, la baisse des exportations de fruits, légumes et autres denrées alimentaires, largement destinées à Djibouti et aux autres pays de la Corne de l’Afrique, pourrait affecter directement les marchés alimentaires de ces pays voisins. Une telle situation accentuerait les tensions sur les prix et la sécurité alimentaire à l’échelle régionale. L’effet combiné de la hausse des coûts énergétiques et des tensions agricoles dépasse donc la seule dimension nationale. Il pourrait engendrer des répercussions économiques et sociales dans l’ensemble de la région.
La situation actuelle rappelle le caractère stratégique des chaînes d’approvisionnement. Pour l’Éthiopie, les importations d’énergie et d’engrais ne sont pas de simples transactions commerciales : elles relèvent de la sécurité nationale.
La crise au Proche-Orient rappelle enfin une évidence : dans un monde interconnecté, aucune perturbation majeure ne reste localisée.
Pour l’Éthiopie, les détroits de Bab El-Mandeb et d’Ormuz constituent des artères vitales. Si ces artères sont perturbées, les conséquences se feront sentir non seulement dans son économie, mais aussi dans celle de l’ensemble de la Corne de l’Afrique
Omar Mohamed Elmi
, économiste
21 mars 2026
Sources
– World Bank, Addis-Djibouti Trade Corridor reports
– U.S. Energy Information Administration, Global oil and LNG transit through the Strait of Hormuz
– Reuters – Energy market disruptions and global supply risks (2026 coverage)
– Africa Fertilizer, Ethiopia fertilizer imports statistics (2023–2024)
– FAO, Fertilizer and food price linkages
– Djibouti Ports and Free Zones Authority, Données sur l’infrastructure logistique de Doraleh et Damerjog