Plusieurs médias ou leaders d’opinion sur les réseaux sociaux ont vu dans les propos tenus lors du colloque Héritage au palais du peuple par le ministre des Affaires étrangères, Mahmoud Ali Youssouf, rapportés mercredi 20 décembre, un soutien immodéré au blocage du Bab el-Mandeb par les Houthis du Yémen. Bien que Mahmoud Ali Youssouf - élève préféré de la classe d’Ismail Omar Guelleh - n’ait pas démenti, on peut penser que ses propos ont sans doute été tronqués ou mal interprétés. Les choses ne sont pas aussi simples. Puisqu’il faut contextualiser, contextualisons.
Depuis la prise du navire Galaxy Leader par les Houthis le 19 novembre et ses 25 membres d’équipage, leurs attaques perturbent le commerce international. Ils ont promis de continuer de cibler les navires israéliens « jusqu’à ce que l’agression israélienne contre leurs frères de la bande de Gaza cesse ». Le Galaxy Leader était opéré par une compagnie maritime japonaise, mais appartient à une société britannique, elle-même détenue par un homme d’affaires israélien.
Dans une séquence filmée de deux minutes, Mahmoud Ali Youssouf s’adresse à un participant qui demande si l’action des Houthis soutenait la cause palestinienne. Le ministre répond que Djibouti se trouvait dans une position extrêmement délicate à l’égard de ces attaques, qui avaient un impact énorme sur le pays, et plus encore sur le commerce international. On peut supposer qu’en bon père de famille, il n’est pas enchanté par ce blocus et ne soutient pas cette action des Houthis, mais « en même temps » s’interroge sur le manque de réactions de la communauté internationale, malgré les alertes des Nations unies. C’est ainsi que la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la Palestine, Francesca Albanese, se demande : « Pourquoi la vie des Palestiniens n’a pas d’importance ? ».
Face au « génocide » en cours à Gaza, le ministre ne peut qu’espérer in fine que ces actions dans le Bab el-Mandeb, point stratégique du commerce maritime mondial, permettent d’éveiller les consciences de la communauté internationale sur le drame que vivent les Gazaouis. C’est ce que semblent signifier ses propos en somali (traduction de Human Village) :
« En réponse à la question concernant les Houthis et leurs attaques initiales contre des navires, il convient de souligner que, dans un premier temps, les Houthis ont agi de la sorte pour attirer l’attention sur la cause palestinienne. En tant qu’État musulman et arabe, Djibouti a cherché à soutenir la Palestine en lançant des appels à l’aide, en continuant d’alerter l’opinion mondiale sur les conséquences de ce conflit. Lorsque nos frères yéménites sont intervenus en soutien, il était naturel pour nous de ne pas aller à l’encontre de cette solidarité.
Lors de la première attaque contre un navire menée par les Houthis, Djibouti n’a émis aucune critique ni condamnation, car nous avons perçu cette action comme juste. Cependant, il est indéniable que la fermeture du détroit de Bab el-Mandeb aurait des conséquences mondiales, impactant lourdement l’économie djiboutienne qui dépend fortement du commerce maritime. Par conséquent, cette situation ne peut perdurer, et il est impératif que ces attaques prennent fin.
Bien que les États-Unis soient en train de former une coalition internationale Prosperity Guardian, nous n’avons pas encore décidé d’y participer. Cependant, nous sommes pleinement conscients que le détroit de Bab el-Mandeb est une voie essentielle pour l’approvisionnement en denrées alimentaires et les ressources financières de Djibouti sont principalement issues du trafic maritime. La fermeture du détroit entraînerait l’effondrement de notre économie nationale. Ainsi, nous estimons que cette perturbation du commerce doit cesser rapidement.
Toutefois, nos sentiments restent partagés : si la Palestine n’a trouvé aucun autre moyen d’obtenir de l’aide que l’intervention des Houthis, que ce soit sous la protection d’Allah [que cette situation puisse se résoudre dans le cadre d’une stabilité régionale]. »
Mahmoud Ali Youssouf aurait-il été victime de médias et d’opposants politiques qui auraient malicieusement sorti ses propos de leur contexte pour en faire un instrument portant atteinte au pays et à sa réputation, considérant que le ministre aurait délivré un certificat de respectabilité aux Houthis. Un peu fort de café en effet. Magnanime, Human Village met un terme définitif à la polémique qui a suivi la dernière phrase du ministre.
“Mes propos ont été mal interprétés”, répondrait probablement Mahmoud Ali Youssouf si on lui posait la question. Il est toutefois important de garder en tête que Mahmoud ne prenait pas initialement la parole à Héritage pour réagir à la question du Bab el-Mandeb. On aurait tort de réduire ses propos à un parti pris en faveur des Houthis dans le conflit qui oppose indirectement les Houthis à Israël. Ce qui est clair, par contre, et sans doute à l’origine de l’amalgame avec les agissements des Houthis, est la position constante de Djibouti concernant la cause palestinienne, ou encore ses dénonciations répétées de la colonisation par l’État hébreu des territoires occupés.
La relecture d’un entretien accordé par Ismail Omar Guelleh à Arab News en septembre 2020 est éclairante sur la normalisation des relations de certains pays arabes avec Israël : « C’est effectivement un phénomène qu’on observe ces derniers temps[…] Notre pays n’est pas guetté par une telle envie. Nous appartenons à la Ligue arabe et sommes totalement en phase avec les principes de cette organisation qui assignent la normalisation des relations de ses pays membres avec l’État d’Israël à la condition préalable que le conflit de ce dernier avec la Palestine débouche sur la création de deux États distincts. » [1]
Ce refus d’établir des relations diplomatiques avec Israël tient à la politique menée par l’État israélien à l’égard du peuple palestinien. L’établissement de relations cordiales entre Djibouti et Israël est conditionné à la reconnaissance du droit des Palestiniens à établir leur propre État, conformément aux résolutions des Nations unies. Djibouti demande à Israël de se conformer au droit international. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique en décembre 2020, le chef de l’État est interrogé sur la possibilité que Djibouti suive l’exemple de plusieurs pays arabo-musulmans — les Émirats arabes unis, le Maroc, Bahreïn et le Soudan — qui ont normalisé leurs relations avec Israël. La réponse d’Ismail Omar Guelleh ne souffre pas d’ambiguïté : « Non, car les conditions ne sont pas réunies. Nous n’avons aucun problème avec les Juifs en tant que peuple, ni avec les Israéliens en tant que nationalité. Certains viennent à Djibouti avec leur passeport pour y faire des affaires, et les citoyens djiboutiens ont, depuis vingt-cinq ans, l’autorisation de se rendre en Israël. Nous avons cependant un problème avec le gouvernement israélien, qui dénie aux Palestiniens leurs droits inaliénables. Il suffirait que ce gouvernement fasse un geste, celui de la paix, pour qu’en retour nous en fassions dix. Mais je crains qu’il ne le fasse jamais. »
Mahdi A.
[1] « Normalisation avec Israël : “Notre pays n’est pas guetté par une telle envie”, affirme le président de la République de Djibouti », Arab News, 24 septembre 2020.