Élu maire d’un village de Gironde de moins de 400 habitants, David Gauthier s’est installé à Djibouti pour trois ans afin de suivre son épouse mutée dans le pays. À plus de 5 000 kilomètres de sa mairie, l’élu entend pourtant conserver son fauteuil, ses responsabilités et son indemnité. Une histoire de gouvernance à distance qui fait grincer quelques dents à Casseuil — et qui, vue depuis Djibouti, ne manque pas d’un certain piquant.
À Casseuil, petite commune de Gironde, la mairie vient peut-être d’inventer une nouvelle déclinaison du télétravail : la télémairie internationale. Fraîchement élu en mai 2026, David Gauthier n’aura passé que quelques mois dans sa commune avant de rejoindre son épouse, mutée à Djibouti pour une durée de trois ans. Il l’a annoncé lui-même aux habitants dans le journal communal : raisons familiales obligent, le maire administrera désormais son village depuis la Corne de l’Afrique. Soit plus de 5 000 kilomètres entre le bureau du maire et ses administrés.
L’affaire, révélée par France 3 Nouvelle-Aquitaine le 24 septembre [1], ne fait pas rire tout le monde à Casseuil. Plusieurs habitants s’interrogent sur la possibilité de diriger efficacement une commune depuis Djibouti et certains réclament même son départ. David Gauthier, lui, ne voit aucune raison de rendre son écharpe : « J’ai le droit d’être absent en tant que maire, ça a été vu avec la sous-préfecture de Langon », assure-t-il. Selon lui, le conseil municipal a été consulté et n’a pas souhaité sa démission. Et pour ceux qui espéraient profiter de son éloignement pour récupérer le fauteuil, l’intéressé prévient : « On aimerait bien que je démissionne pour prendre ma place mais ce ne sera pas le cas, car j’ai le droit d’être absent physiquement en tant que maire. » Voilà qui est clair.
1 155 euros par mois… et quelques billets d’avion
La distance n’a pas davantage convaincu le maire de renoncer à son indemnité de fonction, fixée à 1 155 euros bruts mensuels. [2]. David Gauthier explique que le conseil municipal s’est prononcé pour son maintien intégral et fait valoir qu’il continue de travailler sur les dossiers de la commune. Il souligne également que ses éventuels retours en France ont un coût : « l’avion ce n’est pas gratuit ». À Djibouti, personne ne le contredira. L’ancien maire François Merveilleau prend d’ailleurs sa défense : aujourd’hui, explique-t-il en substance, la technologie permet de suivre les affaires d’une commune sans nécessairement être constamment sur place.
Pour organiser cette administration transcontinentale, un rendez-vous est prévu chaque mardi avec l’équipe municipale. Documents numériques, réunions à distance et moyens de communication modernes doivent permettre de maintenir la continuité. David Gauthier résume la polémique à sa manière : « C’est une commune de 400 habitants et on en fait un Dallas, c’est incroyable ! »
À Casseuil, tout le monde ne partage pas l’enthousiasme pour la mairie 2.0
Certains habitants considèrent qu’un maire ne peut pas toujours agir par vidéo. Un riverain interrogé par France 3 cite notamment le cas d’une route traversant le village qui connait des accident fréquents en raison de la vitesse excessive des véhicules. Ses démarches auprès de la mairie ne lui ont pas permis d’obtenir de réponse satisfaisante. Le maire répond que le problème dépasse largement la question de sa présence : selon les estimations qu’il rapporte, la sécurisation de cette route coûterait entre 800 000 euros et un million d’euros. Il rappelle également qu’il occupe ses fonctions depuis moins de six mois.
Le débat dépasse la seule géographie. Pour ses détracteurs, un maire doit être visible, accessible et physiquement présent auprès de ses administrés. Pour David Gauthier, la fonction peut être exercée à distance dès lors que l’organisation municipale continue de fonctionner.
De Yaoundé à Casseuil, toutes proportions gardées…
Vue de Djibouti, l’histoire invite à un clin d’œil africain : la France aurait-elle trouvé son Paul Biya ? La comparaison, évidemment, s’arrête à une seule caractéristique : l’exercice du pouvoir loin du lieu où il s’exerce. Les fonctions, les pays et les circonstances n’ont rien de comparable. Paul Biya dirige un État de plusieurs dizaines de millions d’habitants ; David Gauthier une commune de moins de 400 âmes.
Le rapprochement n’est toutefois pas sorti de nulle part : Paul Biya est depuis longtemps connu pour ses séjours prolongés et répétés à Genève, loin du Cameroun. Une situation qui alimente périodiquement le débat sur le fonctionnement de l’État en son absence.
À Casseuil, pas de palais présidentiel, pas de sommet diplomatique et encore moins de Conseil des ministres. Seulement une petite mairie girondine dont le premier magistrat consulte désormais ses dossiers depuis Djibouti, aux portes de la mer Rouge.
David Gauthier rappelle d’ailleurs qu’un de ses prédécesseurs avait lui-même été absent pendant un an et demi après une mutation à Paris, à une époque où les outils de communication étaient bien moins développés.
Reste une différence géographique non négligeable : Paris-Casseuil se fait plus facilement en train que Djibouti-Casseuil en visioconférence interrompue par des problèmes de connexion. La prochaine campagne municipale dira peut-être ce que les habitants pensent réellement de cette expérience de démocratie à très longue distance. En attendant, le maire reste maire, Djibouti reste à 5 000 kilomètres et chaque mardi Casseuil a rendez-vous avec l’Afrique.
Mahdi A.
[1] Camille Michelland et Rémi Moquillon, "J’ai le droit d’être absent" : installé à Djibouti, le maire de cette commune refuse de démissionner, France3-regions, 24 septembre 2026.
[2] Melvin Moya, « Parti à Djibouti tout en conservant ses indemnités : l’histoire de ce maire de Gironde fait le tour de France », Actu.fr, 30 septembre 2026.