Il existe des lieux où la géographie devient destin. Bab-el-Mandeb, autrement dit la « Porte des Larmes », en est un. À peine 26 km y séparent la Corne de l’Afrique de la péninsule Arabique à son point le plus étroit. Par ce goulet d’étranglement transite chaque année plus de la moitié de l’ensemble du commerce entre l’Europe et l’Asie, soit près de 1 300 milliards de dollars de marchandises, 22 à 24% du trafic mondial de conteneurs, 13 à 15% du commerce maritime mondial, et 9,3 millions de barils de pétrole par jour. Sous ces mêmes eaux passent les câbles sous-marins qui transportent environ 25% des données échangées entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Une perturbation à Bab el-Mandeb couperait non seulement les routes commerciales, mais aussi une grande partie de la connectivité numérique mondiale.
Derrière ces chiffres, il y a des personnes. Des marins qui traversent le détroit sous la menace, des pêcheurs des deux rives confrontés à une mer désormais chargée de dangers, et des familles qui attendent chaque soir le retour d’un bateau.
Depuis des mois, cette porte tremble. La guerre qui a englouti l’Iran a déjà bouleversé l’équilibre de la région en impactant le détroit d’Ormuz. Nous déplorons ses conséquences humaines et économiques, notamment son lourd impact sur Djibouti. Pourtant, nous devons dire que notre première préoccupation est Bab el-Mandeb.
Depuis Djibouti, poste avancé de cette vigilance depuis des décennies, nous estimons qu’une consultation rapide et de haut niveau de la communauté internationale est nécessaire. Non pas une réunion de plus, mais un cadre permanent réunissant les États riverains de la mer Rouge, les puissances maritimes mondiales, ainsi que les principaux utilisateurs de cette route. Il ne peut dépendre uniquement de moyens militaires, car traiter les symptômes sans atteindre les racines de l’instabilité ne résout rien durablement. Cette crise doit être réglée rapidement, avant qu’elle ne s’installe dans la durée.
Nous devons également empêcher que de nouvelles poches d’insécurité ne s’installent le long de la rive africaine sud-ouest de la mer Rouge. Nous devons empêcher le retour de la piraterie qui rançonnait les équipages et les armateurs, et éviter d’éventuelle pollution causées par des attaques de pétroliers. Ce qui serait alors perdu ne serait pas seulement des cargaisons, mais les moyens de subsistance de milliers de pêcheurs qui, de Djibouti au Yémen, n’ont que cette mer pour vivre.
Avec le MV Safer, le vieux pétrolier amarré au large du Yémen qui présentait un risque élevé de fuite ou d’explosion, nous avons évité de justesse la catastrophe écologique du siècle. Mais le risque est aujourd’hui bien plus grand, et rien ne garantit que la chance nous sourira de nouveau.
Enfin, nous devons veiller à ce qu’aucune puissance autoproclamée « régionale » ne se relocalise en mer Rouge, où ce sont toujours les autres qui en paient le prix. La péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique forment désormais un seul espace géostratégique. Une rivalité née loin de nos côtes peut fracturer un État riverain en quelques semaines, en particulier lorsqu’elle avance masquée, par procuration.
À nos frères et sœurs du Yémen, nous parlons avec la franchise d’une vieille fraternité et avec la douleur de voir un peuple frère, déjà si éprouvé, exposé à de nouvelles souffrances. Le prix de l’insécurité à Bab el-Mandeb ne sera pas payé uniquement aujourd’hui, sous la forme de primes d’assurance et de routes détournées. Il sera payé demain, plus durement encore, par l’isolement et par une nouvelle génération d’enfants yéménites privés des bénéfices de la paix.
La sagesse devrait guider les choix. C’est par le dialogue entre Yéménites, et uniquement par le dialogue, que la crise Yémen doit être résolue, non avec les armes que des acteurs extérieurs distribuent, ou avec une tutelle extérieure qui ne partage pas le destin du Yémen ou de notre région. Ce jeu ne sert personne et ce sont toujours les mêmes qui en paient le prix. L’histoire jugera sévèrement ceux qui transformeront le détroit en otage de rivalités qui ne sont pas les siennes.
Aux pays du Golfe, voisins et partenaires, nous réaffirmons notre pleine solidarité. Mais la solidarité n’exclut pas la lucidité. La mer Rouge et Bab el-Mandeb constituent un bien public mondial et régional, plus stratégique que ne le suggèrent les priorités du moment, et méritent une attention à la hauteur de leur fragilité.
À nos amis américains, européens et asiatiques, nous parlons clairement. Une instabilité durable ici aura un coût déjà bien connu, sous la forme d’une inflation importée, de perturbations des approvisionnements et de coûteux détours par le cap de Bonne-Espérance. Ce coût sera encore plus lourd si l’attentisme l’emporte sur l’anticipation.
Djibouti n’a jamais choisi la facilité d’une neutralité positive. Depuis des décennies, notre peuple supporte à lui seul, sans compensation proportionnée, le fardeau d’accueillir les bases militaires de puissances qui veillent d’abord sur leurs propres intérêts. Nous le supportons parce que la stabilité de ce détroit est un bien mondial. Cependant, un tel bien mondial ne peut reposer indéfiniment sur les épaules de son gardien le plus exposé, ni sur les hommes et les femmes qui vivent et travaillent le long de cette ligne de fracture.
Cette diplomatie d’équilibre, construite avec tous nos partenaires plutôt que contre l’un d’entre eux, a fait de notre pays un espace de dialogue, et non un théâtre de rivalités.
L’histoire ne se souvient jamais des intentions, seulement des choix faits à temps, ou trop tard. À ceux qui partagent l’avenir de cette route, à Washington, Bruxelles, Pékin, Riyad et au Conseil de sécurité des Nations unies, nous disons avec la gravité qu’exige le moment : n’atte dons pas qu’une catastrophe arrive à Bab el-Mandeb pour lui accorder l’attention qu’il mérite.
L’heure est au dialogue et à la concertation et nous, à Djibouti, appelons aux deux avec un espoir sincère. Une porte laissée sans surveillance finit toujours par se fermer, et le monde entier se retrouverait du mauvais côté.
Ilyas Moussa Dawaleh, ministre de l’Économie, secrétaire général du RPP
Article publié dans Addis Fortune le 14 août 2026, traduction Human Village.