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L’IGAD sous pression

par Mahdi A., juillet 2026 (Human Village 57).
 
Workneh Gebeyehu

L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) traverse une période particulièrement délicate. Un rapport anonyme daté du 6 juin 2026 et présenté comme émanant d’un lanceur d’alerte met directement en cause la gestion du Secrétariat exécutif sous la direction de Workneh Gebeyehu. Adressé à la présidence de l’organisation, aux États membres et aux partenaires financiers qui soutiennent ses programmes, le document dénonce une série d’irrégularités présumées dans la gestion des finances, des marchés publics, des recrutements et du personnel. Ses auteurs décrivent un système dans lequel le pouvoir se serait progressivement concentré entre les mains d’un cercle restreint, tandis que les mécanismes de contrôle auraient été affaiblis et les voix critiques réduites au silence.
Le Secrétariat de l’IGAD a répondu dans un document transmis au Comité des ambassadeurs le 1er juillet 2026. Il affirme avoir examiné chacune des accusations à la lumière des contrats, des états financiers audités, des décisions prises par les organes politiques et des règlements internes de l’organisation. Selon cette réponse, les accusations contenues dans le rapport ne seraient pas confirmées par les faits disponibles.

Deux récits s’opposent. Le premier formule des accusations particulièrement graves mais ne fournit pas, dans la version diffusée, les contrats, les factures, les relevés bancaires ou les témoignages qui permettraient de les établir. Le second apporte des chiffres, des dates et des références administratives, sans toutefois rendre publics l’ensemble des documents invoqués. Le principal sujet de controverse concerne la construction du nouveau siège de l’IGAD à Djibouti. Le rapport anonyme affirme que plus de 17 millions de dollars auraient été engagés dans ce projet sans supervision suffisante des États membres. Il soutient que des prêts importants auraient été contractés auprès de banques commerciales et que des ressources destinées à d’autres programmes auraient pu être réorientées vers le chantier sans autorisation formelle.
Le document avance également des accusations plus personnelles. Des véhicules affectés au projet auraient été sortis de Djibouti et utilisés par le Secrétaire exécutif ou par des membres de sa famille. Un proche de ce dernier aurait aussi participé à l’importation de matériaux de construction, dont une partie aurait été détournée vers son pays d’origine.
L’IGAD rejette cette présentation. Elle affirme que l’entreprise China Civil Engineering Construction Corporation, chargée des travaux, ainsi que le cabinet Saba Engineering, responsable du suivi technique, ont été sélectionnés à l’issue de procédures compétitives organisées en plusieurs étapes. Quinze entreprises auraient initialement manifesté leur intérêt, sept auraient été présélectionnées et quatre auraient présenté une offre complète. CCECC aurait finalement été retenue en qualité de soumissionnaire le moins-disant.
Concernant le financement, l’organisation indique avoir mobilisé 18 millions de dollars : quatre millions provenant des contributions des États membres, deux millions accordés par l’Arabie saoudite et douze millions issus de prêts bancaires contractés à Djibouti. Le recours à ces emprunts aurait été autorisé par le Conseil des ministres, tandis que les chefs d’État auraient décidé que chacun des pays membres contribuerait à hauteur de deux millions de dollars.
L’IGAD assure qu’aucune ressource affectée à un autre programme n’a été détournée pour financer son siège. Elle précise également que les matériaux et les véhicules mentionnés dans le rapport relèvent contractuellement de l’entreprise de construction et que les véhicules resteront la propriété de l’entrepreneur jusqu’à l’achèvement du contrat. Selon elle, le chantier aurait dépassé 65 % d’avancement et aurait déjà fait l’objet de vingt-cinq rapports de progression et d’inspection.
Cette réponse apporte des précisions sur les procédures d’attribution et sur l’origine des financements. Elle est cependant moins convaincante lorsqu’il s’agit de répondre aux accusations relatives à l’intervention éventuelle d’un membre de la famille du Secrétaire exécutif. Elle ne publie pas davantage les registres d’utilisation des véhicules, les documents d’importation des matériaux ou les contrats bancaires conclus pour financer les travaux.

La situation financière de l’organisation constitue un autre point majeur du rapport. Celui-ci évoque des salaires qui seraient restés impayés pendant sept à huit mois, des dettes accumulées envers les fournisseurs, des emprunts, des découverts bancaires et l’épuisement présumé du fonds destiné au paiement des indemnités de fin de service du personnel. Selon les auteurs du document, ces engagements auraient été pris sans consultation ou autorisation suffisante des États membres.
Sur ce point, le Secrétariat ne nie pas totalement les difficultés. Il reconnaît l’existence de retards dans le paiement des salaires, de dettes envers certains prestataires et de la nécessité de reconstituer le fonds de gratification du personnel. Il attribue toutefois cette situation au non-paiement ou au versement tardif des contributions obligatoires de plusieurs États membres.
Selon l’IGAD, seuls quelques pays continueraient de s’acquitter régulièrement de leurs contributions, tandis que les dépenses administratives auraient augmenté avec l’élargissement des activités de l’organisation. Les ressources effectivement reçues ne permettraient donc plus de couvrir l’ensemble de ses obligations.

Le Secrétariat affirme par ailleurs que les emprunts contractés pour le siège ont été formellement autorisés et que le recours à un découvert bancaire pour couvrir temporairement les salaires est autorisé par l’accord fondateur de l’organisation. Les arriérés devraient, selon lui, être réglés lorsque les États membres auront versé leurs contributions et apuré leurs dettes accumulées. La crise de trésorerie est donc reconnue. Le désaccord porte surtout sur ses causes. Le rapport anonyme y voit la conséquence de décisions administratives contestables, de dépenses excessives et d’un affaiblissement de la supervision. La direction l’explique principalement par l’insuffisance des recettes provenant des États membres.

Comment départager ces deux versions sans disposer d’un état complet des contributions attendues et effectivement reçues, des dépenses engagées, des emprunts contractés, des intérêts bancaires supportés et des arriérés dus au personnel et aux fournisseurs ? Une organisation régionale financée à la fois par ses membres et par des partenaires internationaux ne devrait-elle pas rendre ces informations accessibles afin de lever les soupçons et de restaurer la confiance ?

Le rapport s’intéresse également aux dépenses associées au Secrétaire exécutif depuis son entrée en fonction en 2019. Il évoque des frais de réception jugés excessifs, des dépenses de divertissement, des privilèges injustifiés et des acquisitions supposément réalisées à des fins personnelles. Il cite notamment un bateau rapide à Djibouti ainsi qu’un générateur qui aurait été installé dans une résidence privée. Les auteurs accusent aussi le Secrétaire exécutif d’utiliser des cartes bancaires financées par le budget de l’organisation pendant ses déplacements, tout en percevant des indemnités versées par des projets soutenus par les partenaires. Ils critiquent enfin la taille des délégations qui l’accompagnent lors de certaines missions.
L’IGAD répond que toutes les dépenses de réception étaient liées à des réunions, des consultations et des activités entrant dans le cadre de son mandat. Aucun paiement imputé sur cette ligne budgétaire n’aurait servi à financer une dépense personnelle. Les audits n’auraient par ailleurs identifié aucune double facturation entre le budget ordinaire et les financements provenant des projets. La direction explique également que la composition des délégations dépend de la nature des missions et des responsabilités exercées par les participants. Tous les biens acquis seraient enregistrés dans l’inventaire de l’organisation et affectés à un usage institutionnel.
Cette réponse expose les règles générales censées encadrer les dépenses, mais elle ne répond pas séparément à chacune des accusations. Le bateau mentionné dans le rapport existe-t-il ? Qui en est propriétaire ? Dans quelles circonstances est-il utilisé ? Qu’en est-il du générateur qui aurait été installé dans une résidence privée en Éthiopie ? En l’absence de réponses précises et de documents accessibles, les soupçons risquent de persister.

Les recrutements et la gestion du personnel font également l’objet de critiques. Le rapport accuse la direction de privilégier des personnes proches du Secrétaire exécutif au détriment du mérite et des qualifications. Il met notamment en cause les responsables des ressources humaines et des finances, qui ne disposeraient pas, selon ses auteurs, de l’expérience nécessaire pour exercer leurs fonctions. Le document dénonce des recrutements non compétitifs, des nominations de personnes insuffisamment qualifiées, une application sélective des règles de départ à la retraite, des renouvellements de contrats retardés et des différences de traitement salarial qui ne seraient pas justifiées.
L’IGAD affirme au contraire que les recrutements sont régis par les règles du personnel et par une directive adoptée en 2020. Entre 2023 et 2025, 3 629 candidatures auraient été examinées et 55 personnes recrutées à l’issue de procédures compétitives. Les candidats seraient évalués selon des critères déterminés à l’avance et les décisions reposeraient sur leurs qualifications, leur expérience et leurs résultats au cours du processus de sélection. Les audits annuels n’auraient relevé aucune irrégularité procédurale. Mais là encore, la présentation du système général ne permet pas nécessairement de répondre aux cas particuliers mentionnés dans le rapport. Pour écarter les accusations de favoritisme, encore faudrait-il pouvoir examiner les dossiers des personnes directement visées, les critères appliqués et les procès-verbaux ayant conduit à leur sélection.

Le fonctionnement des marchés publics est lui aussi contesté. Le rapport reproche à l’IGAD de ne pas avoir disposé d’une commission permanente et indépendante. Les comités auraient été constitués au cas par cas, avec des membres choisis sous l’autorité du Secrétaire exécutif, ce qui aurait facilité des interventions dans les marchés les plus importants. Le document mentionne également un partenaire local prétendument lié au Secrétaire exécutif, sélectionné dans le cadre d’un programme transfrontalier entre le Kenya et l’Éthiopie. Des transactions frauduleuses auraient provoqué des pertes financières sans entraîner de véritables sanctions.
L’organisation répond que les commissions temporaires étaient autorisées par le Manuel des marchés publics de 2021. Leurs membres étaient proposés par l’unité chargée des achats en coordination avec le service demandeur, avant d’être approuvés par le Secrétaire exécutif. Les offres auraient été évaluées selon des critères techniques et financiers définis au préalable et, lorsque les conventions de financement l’exigeaient, les documents étaient soumis aux partenaires avant la poursuite de la procédure. Le Secrétariat précise qu’une commission permanente des marchés a depuis été instituée afin de renforcer la supervision, la transparence et la responsabilité. Cette explication permet de comprendre que le recours à des commissions temporaires n’était pas nécessairement contraire aux règles internes alors applicables. Elle ne répond cependant pas directement au cas du partenaire local cité dans le rapport ni aux pertes financières qui lui sont attribuées.

Le climat de travail décrit par les auteurs du rapport est tout aussi préoccupant. Des employés auraient subi des mutations forcées, des exclusions ou des représailles après avoir exprimé des critiques. Le document évoque également la crainte d’une surveillance électronique et l’utilisation possible de logiciels espions pour suivre certains membres du personnel et décourager les signalements internes.
Le Secrétariat nie formellement utiliser de tels outils. Il rappelle l’existence d’une politique de protection des données, d’un mécanisme de traitement des plaintes et d’une politique consacrée à la protection des lanceurs d’alerte. Il affirme appliquer une tolérance zéro à l’égard de l’intimidation et des représailles et assure que les signalements effectués de bonne foi sont traités de manière confidentielle.
L’existence de règles protectrices est naturellement nécessaire. Mais suffit-elle à démontrer que ces règles sont effectivement appliquées ? Une politique écrite peut-elle, à elle seule, dissiper les accusations d’intimidation formulées par des membres du personnel ? Seule une enquête confidentielle auprès des employés ou un audit informatique indépendant permettrait de vérifier la réalité de ces allégations.

Le rapport accuse enfin la direction d’avoir progressivement marginalisé les principaux organes politiques de l’organisation : le Comité des ambassadeurs, le Conseil des ministres et le sommet des chefs d’État et de gouvernement. L’absence de réunion ordinaire régulière du sommet aurait, selon les auteurs, créé un vide institutionnel permettant au Secrétaire exécutif d’exercer une influence excessive sur les finances, les recrutements et l’administration. Le Secrétaire exécutif adjoint aurait lui aussi été privé d’une partie de ses responsabilités au profit d’un cercle restreint de collaborateurs. L’IGAD reconnaît que la dernière session ordinaire du sommet remonte à juin 2023. Elle affirme néanmoins que des consultations ont continué à se tenir en marge d’autres rencontres et que le Comité des ambassadeurs examine toujours le budget et les performances du Secrétariat.
La direction soutient également que le Secrétaire exécutif adjoint conserve des responsabilités précises dans la conception, la coordination et l’évaluation des programmes et que les réunions de la haute direction continuent d’être organisées.

L’un des principaux arguments avancés par le Secrétariat pour défendre sa gestion repose sur les audits externes réalisés par de grands cabinets internationaux. Pricewaterhouse Coopers aurait contrôlé les comptes des exercices 2020 et 2021, Deloitte ceux de 2022 à 2024, tandis que KPMG aurait été retenu pour la période allant de 2025 à 2027. Selon l’organisation, les comptes des exercices 2020 à 2024 ont reçu des opinions sans réserve.
L’IGAD indique également que son Comité d’audit a tenu une première réunion en août 2025, puis une seconde en juin 2026. Son indépendance aurait été officiellement affirmée par le Comité des ambassadeurs en octobre 2025.
Ces éléments renforcent naturellement la défense institutionnelle. Mais un audit financier sans réserve suffit-il à exclure toute possibilité de conflit d’intérêts, de favoritisme, d’utilisation privée de biens ou de pressions exercées sur le personnel ? Un audit classique vérifie principalement la conformité et la fiabilité des comptes. Il ne constitue pas nécessairement une enquête ciblée sur chacune des accusations personnelles contenues dans le rapport.

À ce stade, le rapport anonyme soulève des questions graves, mais il ne fournit pas les preuves documentaires qui permettraient d’établir définitivement les faits et les responsabilités. La réponse de l’IGAD est plus structurée et affaiblit certaines affirmations générales, notamment celles concernant l’absence totale d’autorisation pour financer le siège ou l’illégalité des anciennes commissions temporaires de marchés. Elle reconnaît néanmoins plusieurs problèmes importants : les retards dans le paiement des salaires, les dettes envers les fournisseurs, la nécessité de reconstituer le fonds de gratification du personnel et les contraintes financières qui affectent le chantier du nouveau siège.

Plusieurs accusations personnelles demeurent par ailleurs insuffisamment traitées. Il en va ainsi de l’utilisation de certains équipements, de l’intervention éventuelle de proches du Secrétaire exécutif, des dépenses engagées pendant les missions, du programme transfrontalier contesté ou encore du climat de travail décrit par les auteurs du rapport.
Comment une organisation chargée de promouvoir la coopération, la stabilité et le développement dans la Corne de l’Afrique peut-elle préserver sa crédibilité si elle ne parvient pas à lever les soupçons qui entourent sa propre gouvernance ? Les États membres, qui financent l’institution et sont supposés en assurer la supervision, peuvent-ils se contenter d’une confrontation de documents sans exiger la publication des pièces essentielles ? Il ne s’agit pas de considérer les accusations du rapport anonyme comme des faits établis, ni de tenir la réponse du Secrétariat pour une preuve définitive de l’absence de toute irrégularité. Il s’agit de comprendre que la confiance ne peut reposer uniquement sur des déclarations institutionnelles ou sur des dénonciations non documentées.

Une enquête indépendante et contradictoire, disposant d’un accès complet aux contrats, aux comptes bancaires, aux registres d’actifs, aux documents d’importation, aux dossiers de recrutement et aux témoignages du personnel, apparaît aujourd’hui comme le moyen le plus sûr de distinguer les difficultés institutionnelles avérées des éventuelles fautes individuelles. À défaut d’une telle démarche, chacun restera libre de choisir le récit qui lui convient : celui d’un lanceur d’alerte décrivant une organisation affaiblie par la concentration du pouvoir et les irrégularités, ou celui d’une direction assurant que toutes ses décisions ont été prises dans le respect des règles. Mais une institution régionale de cette importance ne peut durablement fonctionner sur la seule base de la confiance demandée. Elle doit aussi accepter la transparence, le contrôle et, lorsque cela est nécessaire, rendre des comptes.

Mahdi A.

 
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