Feu Abwaan Aden Farah Samatar (1943–2023) est une des figures majeures de la poésie et de la musique djiboutiennes. Auteur-compositeur, interprète et abwaan (poète) de renom, il a profondément marqué le patrimoine culturel national par une œuvre où se conjuguent engagement patriotique, conscience sociale et fidélité aux traditions de la poésie orale somalie. Né en 1943 à Ali Sabieh, il passa son enfance et son adolescence entre sa ville natale et Djibouti-ville. Très tôt attiré par les arts, il fit ses premiers pas dans la musique en 1963 en rejoignant le groupe Arreh, l’un des premiers ensembles artistiques modernes de Djibouti. Il poursuivit ensuite sa carrière au sein du célèbre groupe Gacan Macan, contribuant activement à l’essor de la musique nationale.
Durant les années 1970, Abwaan Aden Farah Samatar mit son talent au service de la lutte pour l’indépendance de Djibouti. À travers ses chansons et ses poèmes, il exprima les aspirations du peuple djiboutien à la liberté, à la justice et à la dignité. Son œuvre constitue aujourd’hui un témoignage précieux de l’histoire politique, sociale et culturelle du pays.
Avec d’autres artistes de sa génération (Aden Elmi, Said XamarQoodh, Ibrahim Souleiman Gadhle, Neima Djama, Abdi Nour Allale…), il est l’un des pionniers de la musique djiboutienne moderne. Son répertoire, riche en poésie, en patriotisme et en réflexions sur la société, continue d’inspirer les artistes de toute la Corne de l’Afrique. Il s’est éteint à Djibouti en juillet 2023, laissant derrière lui un héritage artistique et littéraire d’une valeur inestimable.
Parallèlement à sa carrière musicale, Abwaan Aden Farah Samatar fut un poète d’exception. Son œuvre poétique occupe une place importante dans la littérature orale somalie et témoigne de sa profonde maîtrise de la langue, de la tradition poétique et de sa pensée philosophique.
Digasho Waraabe (Les semonces de la hyène)
Parmi les œuvres majeures d’Abwaan Aden Farah Samatar figure le poème « Digasho Waraabe », considéré comme l’un des textes les plus puissants de la poésie orale somalie contemporaine. À travers une scène de guerre d’une intensité saisissante, le poète livre une profonde méditation sur les conséquences des conflits armés, la responsabilité morale de l’être humain et la valeur universelle de la paix.
Au-delà de son contexte historique, cette œuvre illustre une conception profondément enracinée dans la culture somalie : la poésie est un don divin. Le poète n’est pas seulement un artiste, il est aussi un éducateur, un historien, un gardien de la mémoire collective et un guide moral. Son talent peut élever les consciences lorsqu’il est mis au service de la vérité, ou les égarer lorsqu’il sert le mensonge, la haine et l’injustice. Cette vision rejoint également la tradition islamique, selon laquelle la parole constitue une responsabilité dont chacun devra répondre devant Dieu.
Le poète résume cette philosophie dans plusieurs vers devenus célèbres :
– « Maansada dadaal laguma helo dar Alle mooyaane » (La poésie ne s’acquiert pas par le seul effort ; elle est avant tout un don d’Allah).
Le talent poétique (maanso) n’est pas uniquement le fruit du travail ou de l’apprentissage. Il est avant tout une inspiration (hibo) accordée par Dieu.
– « Dugsi iyo tacliin looma galo daa in abidkeede » (On ne l’obtient ni par l’école ni par l’enseignement, même au prix d’une vie entière d’études).
L’instruction permet d’affiner le talent, mais elle ne peut créer le véritable génie poétique.
– « Dadka kama dhaxaysoo in bay deeq u noqotaaye » (Elle n’est pas répartie également parmi les hommes ; elle constitue une grâce accordée à certains).
Le don poétique est présenté comme une bénédiction divine.
– « Waa dareen Ilaahay gashado gof iyo doolow » (C’est une inspiration qu’Allah dépose dans le cœur de celui qu’Il choisit).
Le terme dareen renvoie ici à l’inspiration, à l’intuition et à la sensibilité que Dieu accorde au poète.
– « Waa dariiqo awliyo haddad khayr ku dalabtaaye » (Lorsqu’elle recherche le bien, la poésie suit la voie des saints et des hommes vertueux).
La parole devient alors un moyen d’enseigner la justice, la sagesse et la vérité.
– « Waa dabeecad shaydaan haddaan ruux kuu duluntaaye » (Mais lorsqu’elle sert le mal, elle devient un instrument par lequel Satan égare les hommes).
Le poète rappelle que tout talent implique une responsabilité morale.
Le poème s’ouvre sur la description bouleversante d’un champ de bataille dévasté. Les corps des combattants recouvrent le sol, la fumée obscurcit le ciel et le silence succède au fracas des armes. Ces images soulignent le coût humain de la guerre. Le poète rend hommage au courage des combattants tout en rappelant que derrière chaque soldat tombé demeurent des familles endeuillées, des mères en pleurs, des épouses et des enfants privés de leurs proches.
L’élément le plus marquant du poème est l’apparition d’une hyène (waraabe), attirée par les cadavres. Le poète lui donne la parole afin qu’elle porte un jugement sur les hommes. La hyène s’étonne que des êtres doués de raison puissent s’entretuer avec une telle violence. Elle rappelle que les animaux ne tuent que pour survivre, alors que les hommes détruisent leurs semblables pour des intérêts, des rivalités ou des ambitions de pouvoir. Ce renversement constitue la force symbolique de l’œuvre : l’animal, traditionnellement associé à la férocité, devient la voix de la sagesse, tandis que l’homme apparaît comme l’auteur de la véritable barbarie.
À travers ce dialogue imaginaire, Abwan Aden Farah Samatar invite le lecteur à méditer sur les conséquences des conflits armés. Il montre que la guerre ne produit jamais de véritables vainqueurs ; elle laisse derrière elle des souffrances humaines, des destructions matérielles et des blessures profondes dans la mémoire collective. En donnant la parole à la hyène, le poète délivre un message universel : lorsque même un animal réputé féroce condamne la violence des hommes, c’est que l’humanité a franchi les limites de l’acceptable. Par la richesse de ses images, la profondeur de sa réflexion morale et la puissance de son langage, « Digasho Waraabe » demeure l’un des chefs-d’œuvre de la poésie orale somalie et un plaidoyer intemporel en faveur de la paix, de la dignité humaine et de la responsabilité morale.
Ahmed Djama Sed
Weli Daahan (Je suis encore dans l’attente), une chanson mystique d’Abwaan Aden Farah Samatar
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Weli daahan baan ahay Waxyina iguma soo dago Duco waalid baan ahay Wakhtigaa I saacida Weji daahacaad ahay wadadii xaqaan ahay Alle weheshadaan ahay Waaniyo runbaan ahay Wefti dhaarsanbaan ahay Weriyaha dadkaan ahay Waran laba aflaan ahay wadka khaa,inbaan ahay Allow yaa war iga qabo Waxan ahay ayaa garan Beri ruuxa waashaa Inkastuu wacnaadoo Waynuhu u gargaroo Walafkii ma daayee Waxan uga socdaa taa Ka wadiifad jeceliyo Wadaad dhawr kitaabliyo Inan labo wajiiliyo Waaliga xumaantuu Nacab daba wareegiyo Shaydaan waraystiyo Wax iskuma falow maqal Dhegihii wareer qaba Waanadu ma deeqdee Ma waalaad hadlaysaan Ma waxbaa idiin hadhay Waan kala wareegnaye Wax la quuto xuunshiyo Waabay la dhuunyaday Waxa aan u digayaa Kaan wada jiraynee Waano iyo wanaag naga dhexeeyee Weji kale samaystee Bada weel ku dhurayee Waraabaha la shirayee Wax la qaybtamaayoow Waxan ahay wadkaagee War miyaad ka haysaa Dadka waxaan u jeclahay Wiilkayga curad iyo Inta ila walaalka ah Woowka iyo caynkiyo Ba,a da laanka wadatiyo Miimkaa wareeree guta waajibkiisee Allow yaa war iga qaba Waxan ahay ayaa garan Wacdi diiniyaan ahay Webi raaxalaan ahay waagoo beryaan ahay Waadiga xaqaan ahay Waayeel gabooboo Waayaha aduunyada Wax kasoo maraan ahay Wadnahaygu ma cabsado Waan walaalo jeclahay Waan wiirsi necebahay Marka aan wax qoonsado Waan weerar dheerahay Allow yaa war iga qaba Waxan ahay ayaa garan |
Je suis encore dans l’attente, Rien ne s’est encore posé sur moi. Je suis porté par la bénédiction des parents, Et le temps lui-même me soutient. Je suis un visage de pudeur et de dignité, Je suis la voie de la vérité. Je suis accompagné par Dieu, Je suis conseil sincère et vérité. Je suis un envoyé investi d’une mission, Je suis celui qui transmet aux gens. Je suis une lance à deux tranchants, Un obstacle pour les traîtres. Ô Dieu, qui donc me comprend ? Qui sait réellement ce que je suis ? Un jour l’âme s’égare, Même lorsqu’elle est vertueuse, Même si les grands la soutiennent. Pourtant son compagnon ne l’abandonne pas, Et c’est de cela que je parle. Celui qui aime les fonctions et les honneurs, Le religieux qui ne connaît que quelques livres, L’homme aux deux visages, Le prétendu saint qui cultive le mal, L’ennemi qui tourne autour de vous, Celui qui consulte le démon, N’ont rien de commun entre eux ; écoutez bien. Les oreilles remplies de confusion N’accueillent pas les conseils. Êtes-vous devenus fous dans vos paroles ? Ou vous reste-t-il encore quelque chose à comprendre ? Je me suis éloigné d’eux, De ceux qui se nourrissent de choses impures Et les cachent en eux-mêmes. Je mets en garde Celui qui fut autrefois mon compagnon, Celui avec qui nous partagions conseils et bienveillance. Celui qui a pris un autre visage, Qui a jeté son récipient à la mer, Qui s’est associé aux hyènes, Qui cherche à partager ce qui ne lui appartient pas. Je connais ton chemin. En as-tu conscience ? J’aime les gens Comme mon fils aîné, Comme mes frères et mes proches. Les lettres « Waw » et leurs semblables, Les autres branches de la connaissance, La lettre « Mim » qui accomplit son devoir malgré la confusion. Ô Dieu, qui donc me comprend ? Qui sait réellement ce que je suis ? Je suis une exhortation religieuse, Je suis une rivière de sérénité, Je suis l’aube qui se lève, Je suis la vallée de la vérité. Je suis comme un vieillard avancé en âge, Qui a vu passer devant lui Les épreuves et les époques du monde. Mon cœur ne connaît pas la peur. J’aime la fraternité. Je déteste la discorde et la division. Mais lorsque je condamne une injustice, Ma riposte est longue et vigoureuse. Ô Dieu, qui donc me comprend ? Qui sait réellement ce que je suis ? |
Cette chanson est une méditation spirituelle où le chanteur se présente comme un homme guidé par Dieu, attaché à la vérité, à la sagesse et à la fraternité. Il critique l’hypocrisie religieuse, la trahison, l’amour excessif du pouvoir et les faux saints, tout en affirmant sa fidélité à la voie du bien. Le refrain « Ô Dieu, qui donc me comprend ? Qui sait ce que je suis ? » exprime l’idée que seule la connaissance divine perçoit véritablement l’essence d’une personne.