La visite de la ministre des Armées et des anciens combattants à Djibouti, à l’occasion de l’investiture du président de la République, Ismaïl Omar Guelleh, dépasse le simple cadre protocolaire. Arrivée ce soir sur le territoire djiboutien, elle doit y séjourner jusqu’au 11 mai, dans une séquence brève mais à forte portée symbolique, marquée également par de nombreuses réunions de travail inscrites à son agenda. Cette visite s’inscrit dans un moment charnière, où les équilibres régionaux et les formes d’influence internationale se redessinent en profondeur.
Accompagnée du député Yannick Favennec-Bécot, président du groupe d’amitié France-Djibouti de l’Assemblée nationale, la ministre sera escortée dès son entrée dans l’espace aérien national. Son avion - Falcon 900 F-RAFP (CTM004) - devrait être encadré par les chasseurs des Forces françaises stationnées à Djibouti, dans une démonstration de présence militaire. Les pilotes de la base aérienne 188 ont multiplié les exercices ces derniers jours autour d’un appareil de type CASA CN-235 afin de peaufiner leurs manœuvres. Une séquence qui participe à une mise en scène assumée de la présence française.
Le contexte régional change aussi la portée de cette visite. Le renouvellement des dispositifs européens de sécurité maritime, notamment les opérations Aspides et Atalante, souligne la centralité de cet espace reliant la mer Rouge au golfe d’Aden [1]. La présence du porte-avions Charles de Gaulle dans le Bab el-Mandeb, programmée bien en amont, s’inscrit dans cette logique. Elle vise à démontrer la capacité de projection navale française, à l’occasion des 400 ans de la Marine nationale, à un moment diplomatique clé, au croisement du sommet Africa Forward à Nairobi, les 11 et 12 mai, et de la rencontre prévue le 13 mai à Addis-Abeba entre le président Emmanuel Macron et le président de la Commission de l’Union africaine Mahmoud Ali Youssouf. Djibouti apparaît ainsi, une nouvelle fois, comme un point d’ancrage stratégique : interface militaire, diplomatique et commerciale.
Une influence française en redéfinition
Au-delà de sa dimension militaire, cette visite intervient dans un moment de remise en question de la place de la France en Afrique. La publication du rapport d’information sur l’influence de la France dans un monde postcolonial, porté par les rapporteures Amélia Lakrafi et Sabrina Sebaihi, en constitue un moment important [2].
L’exécutif français met en avant une évolution assumée de sa position sur le continent. Le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a ainsi déclaré : « Comme le président de la République aura l’occasion de le rappeler lundi et mardi prochains lors du sommet Africa Forward, qu’il coprésidera avec le président du Kenya, la relation avec nos partenaires africains a profondément évolué depuis neuf ans. Elle se fonde sur une approche respectueuse de nos intérêts mutuels et de la souveraineté de chacun. Elle vise la mise en commun de nos richesses respectives dans un esprit de respect. » [3].
Cette position qui insiste sur une relation renouvelée et équilibrée trouve un écho direct dans les travaux parlementaires récents, où cette volonté de redéfinition est à la fois approfondie et mise en débat.
Dans cette perspective, le vice-président de la commission des affaires étrangères Alain David soulignait : « De même, la perspective du sommet Africa Forward, qui se tiendra à Nairobi, au Kenya, les 11 et 12 mai prochains – auquel participera une délégation de notre commission composée de Bruno Fuchs, Dieynaba Diop, Sabrina Sebaihi, Michèle Tabarot, Vincent Ledoux et Aurélien Taché –, constitue une opportunité majeure pour prolonger ces réflexions. Il devrait permettre d’illustrer la richesse et le dynamisme des relations entre le continent africain et la France, et la diversité des acteurs qui y prennent part – États, entreprises, jeunesse, artistes, sociétés civiles, diasporas. Ce sommet sera le premier à être accueilli et coprésidé par un pays anglophone, ce qui constitue un symbole fort. Dans ce contexte, le rapport présenté aujourd’hui apporte une contribution précieuse. Il nous invite à dépasser les logiques d’influence héritées du passé pour construire des partenariats plus horizontaux. C’est à cette condition que la France pourra continuer à jouer un rôle singulier et utile dans un monde en pleine recomposition. » [4].
Mais derrière cette ambition, les attentes et les critiques restent fortes. La députée Sabrina Sebaihi, membre du groupe Écologiste et social, développe une analyse approfondie des perceptions africaines : « En nous interrogeant sur les ressorts de cette image parfois dégradée de la France, il nous est apparu que notre pays, dans les États anciennement colonisés, et particulièrement en Afrique, incarne l’Occident, non seulement dans ses valeurs affichées, mais aussi et peut-être surtout dans ses contradictions.
On renvoie ainsi la France à la fois aux crimes liés à la colonisation, au maintien de formes d’influence héritées de la période dite de la “Françafrique”, mais aussi à son positionnement international contemporain. Celui-ci est perçu comme obéissant à une logique de “deux poids, deux mesures” entre le conflit russo-ukrainien, d’une part, et d’autres conflits mondiaux, qu’il s’agisse de Gaza, bien sûr, mais également du Soudan ou de la région des Grands Lacs.
En parallèle, la conditionnalité des aides et la volonté d’imposer des réformes de société sont de plus en plus vécues comme des formes renouvelées d’ingérence, facilement instrumentalisées par certains gouvernements, mais aussi profondément ressenties par les sociétés civiles. J’ai en tête l’exemple du téléphérique à Antananarivo, qui est devenu, malgré lui, le symbole du maintien de la présence française à Madagascar.
Dans ce contexte, la France n’a, semble-t-il, pas su percevoir les évolutions internes profondes des sociétés africaines, marquées par une jeunesse politisée, exigeante, attachée à sa souveraineté, mais aussi à son histoire et à la cohérence des partenariats internationaux.
À cet égard, la question de la présence militaire française fournit un exemple éclairant. Jusqu’à récemment, les pays étaient demandeurs de formations françaises et certains ont même sollicité une aide sur le terrain pour lutter contre le terrorisme. Mais notre armée est restée trop longtemps sur place, sans toujours réussir à remplir ses objectifs, au point que sa présence est devenue une cible facile pour certains dirigeants, car il était devenu insupportable pour une partie des populations de voir des forces armées étrangères sur leur territoire.
La France a également déçu en tardant à mettre en œuvre ses engagements. Le discours du président de la République à Ouagadougou en 2017 a créé des attentes immenses en matière de refondation des partenariats, mais les actes n’ont pas été à la hauteur. Le cas des restitutions de biens culturels est particulièrement révélateur : il a fallu attendre près d’une décennie pour que le Parlement se saisisse d’un cadre législatif adapté, laissant ainsi s’installer l’idée que la France hésite encore à tirer toutes les conséquences de son histoire. Or, comme le souligne notre rapport, la question mémorielle demeure un élément structurant des relations diplomatiques contemporaines – en la matière, nous sommes en retard sur la plupart de nos homologues européens.
Enfin, un sujet concentre aujourd’hui une grande partie des colères, des frustrations et des incompréhensions profondes : celui des visas, de la mobilité étudiante et du renouvellement des titres de séjour. Il touche directement les populations dans les pays concernés, mais aussi les diasporas présentes sur notre territoire, lesquelles sont susceptibles d’éprouver le sentiment d’être prises dans la contradiction entre la force des liens humains et les restrictions des politiques administratives. Ces politiques sont d’autant plus mal vécues qu’elles s’inscrivent dans un contexte où se multiplient les discours stigmatisants, et où les obstacles rencontrés alimentent un sentiment d’injustice durable. » [5].
Dans le sillage de ces constats, la question de la mobilité s’impose comme l’un des principaux foyers de crispation, comme le souligne la députée macroniste Amélia Lakrafi : « Sur les questions de mobilité, il reste beaucoup à faire. Les interrogations liées à la procédure de traitement des demandes de visa sont sous-estimées. Ce dispositif est souvent peu satisfaisant, en dépit de certaines améliorations constatées sur le terrain, par exemple au Cameroun, où le changement de responsable des visas, à l’initiative de la nouvelle directrice des Français à l’étranger, a été salué par tous nos interlocuteurs, y compris de nombreux parlementaires dont les demandes étaient auparavant rejetées.
Les habitants des pays anciennement colonisés perçoivent très mal les refus de visas, dans des proportions significativement plus élevées que les ressortissants de pays sans liens historiques avec la France. Le taux de refus moyen passe en effet de 15 % au niveau mondial à 50 % pour certains pays d’Afrique francophone, sous prétexte qu’ils présenteraient un risque migratoire élevé. Cela nourrit la frustration et la rancœur à l’égard de la France. J’ai pu l’observer souvent en Afrique : le sentiment antifrançais commence au consulat. ».
Ce diagnostic est partagé par le député socialiste Pierre Pribetich : « Ce rapport de qualité dresse un constat lucide : la France traverse une phase de redéfinition profonde de ses relations avec ses partenaires historiques. L’influence de notre pays est en recul relatif, sous l’effet de nouvelles dynamiques politiques, de la concurrence internationale de nouveaux acteurs tels que la Chine ou la Russie, et d’une remise en cause de notre présence passée. Pour autant, il serait erroné de parler de rupture. Les liens humains, culturels, linguistiques et économiques restent puissants et structurants.
Ce rapport met en lumière le décalage persistant entre nos discours et nos actes. Nous avons amorcé une évolution – reconnaissance du passé, volonté de partenariat d’égal à égal –, mais cette transformation reste incomplète et la France envoie bien souvent des signaux contradictoires. Les attentes sont fortes, notamment sur la question mémorielle. La politique des visas et la perception d’une ingérence française renforcent cette méfiance. » [6].
La mer au cœur des crises
Ces évolutions s’inscrivent dans une réalité stratégique plus large, où la mer devient un prolongement direct des crises terrestres. Lors d’une audition parlementaire, Camille Lons, directrice-adjointe du bureau de Paris du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) et spécialiste des pays du Golfe, soulignait : « Nous pouvons davantage apporter une contribution intéressante sur la question maritime. Dans le très court terme, c’est très difficile car monter une coalition dans le détroit d’Ormuz et prendre le risque de s’exposer alors que nous sommes encore en plein épisode d’escalade est très compliqué. Mais, dans un second temps, dans une phase de désescalade, il y aura une opportunité intéressante à saisir, permettant de bien montrer une forme d’autonomie par rapport à la proposition américaine. Nous l’avons déjà fait sur d’autres missions maritimes dans la région, comme Agenor et Aspides, où les Européens ont monté des missions parallèles à celles des États-Unis, qui coopèrent bien sûr mais qui démontrent aussi cette volonté d’indépendance.
Il sera important de travailler avec les pays de la région, mais aussi avec des puissances asiatiques. Le Japon a fait partie de la récente déclaration sur une potentielle coalition mais il faut voir aussi ce qu’il est possible de faire avec des pays comme l’Inde. Je ne pense pas que l’Inde se liera complètement à une coalition mais une coordination avec les Indiens sur ces questions constitue l’une des pistes à explorer. » [7].
Dans le même esprit, l’amiral Nicolas Vaujour apportait une lecture structurante : « Le premier retour d’expérience stratégique est le suivant : tout conflit terrestre déborde inévitablement en mer. La guerre en Ukraine a immédiatement eu un impact massif sur le commerce du grain, notamment entre l’Ukraine et l’Afrique. La guerre dite des Douze Jours a eu un effet direct sur le détroit de Bab-el-Mandeb, conduisant à la mise en place de la mission Aspides. Et de même, le conflit en Iran a désormais un impact immédiat sur le commerce du pétrole et du gaz, avec des effets perceptibles chaque jour sur l’économie mondiale. » [8].
À la lumière de ces analyses, la position de Djibouti apparaît centrale. Situé à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, le pays se trouve au croisement direct de dynamiques globales où les conflits terrestres se prolongent immédiatement en mer. Les crises contemporaines, en Ukraine, au Proche-Orient ou en Iran, ne sont pas lointaines : elles se traduisent concrètement par des tensions sur les flux commerciaux, énergétiques et sécuritaires qui transitent au large des côtes djiboutiennes. Dans ce contexte, la présence militaire française, les opérations européennes et les déploiements navals prennent une dimension accrue. Djibouti devient ainsi non seulement un point d’appui, mais un véritable observatoire des recompositions du monde.
Mahdi A.
N.B. : L’expression « poignée de l’éventail » désigne un point stratégique de ravitaillement ou une base d’appui logistique permettant de projeter des forces navales ou aériennes dans plusieurs directions. Dans un contexte maritime, elle qualifie une zone d’où rayonnent les lignes de communication et de ravitaillement, à l’image d’un éventail qui s’ouvre à partir de sa base.
[1] « Accord UE Djibouti - opération sûreté maritime UE liberté de navigation crise en mer rouge (EUNAVFOR ASPIDES), Sénat, 17 avril 2026. », Laurent Lagneau, « Mer Rouge : L’Union européenne prolonge d’un an le mandat de l’opération navale Aspides », OPEX, 24 février 2026.
[2] « Conclusion des travaux d’une mission d’information sur l’influence de la France dans un monde postcolonial », Assemblée nationale, 15 avril 2026
[3] « XVIIe législature-Session ordinaire de 2025-2026 - Première séance du mercredi 06 mai 2026 », Assemblée nationale, 6 mai 2026.
[4] « Compte rendu Commission des affaires étrangères– Examen, ouvert à la presse, du rapport d’information sur l’influence de la France dans un monde postcolonial (Mme Amélia Lakrafi et Mme Sabrina Sebaihi, rapporteures) », Assemblée nationale, 15 avril 2026.
[5] Idem
[6] Idem