À la tête d’un ministère stratégique au cœur des enjeux de souveraineté nationale, Yonis Ali Guedi pilote depuis plusieurs années les politiques énergétiques et minières de Djibouti dans un contexte régional et international particulièrement mouvant. Par son dynamisme, son sens de l’innovation et sa volonté de transformation, il a donné une nouvelle dimension au ministère de l’Énergie, longtemps perçu comme une administration essentiellement cantonnée à la tutelle de l’Électricité de Djibouti (EDD). Sous son impulsion, le département s’est progressivement affirmé comme un véritable ministère de souveraineté économique, au centre des grands projets structurants du pays.
Entre électrification rurale, transition vers les énergies renouvelables, ambitions géothermiques, développement du port pétrolier de Damerjog, corridor énergétique avec l’Éthiopie, tensions d’approvisionnement régionales, projets miniers structurants, dessalement de l’eau de mer, hydrogène vert, nouvelles infrastructures institutionnelles et grands investissements internationaux, le ministre de l’Énergie, chargé des Ressources naturelles, défend une vision claire : faire de Djibouti un hub énergétique régional.
Quelques jours après la réélection d’Ismaïl Omar Guelleh le 10 avril 2026, il revient pour Human Village sur son bilan, les réformes engagées, les défis persistants et les grandes priorités à venir, dans un contexte marqué par la crise du détroit d’Ormuz, la volatilité des prix du pétrole, les difficultés d’approvisionnement en carburant en Éthiopie et les enjeux croissants de souveraineté énergétique.
Monsieur le ministre, après plusieurs années à la tête de ce portefeuille stratégique, quel bilan tirez-vous aujourd’hui de votre action ?
[…] Concernant notre action au ministère de l’Énergie, chargé des Ressources naturelles, je peux dire que le bilan est globalement très satisfaisant. Nous avons atteint une grande partie des objectifs fixés dans la feuille de route gouvernementale, aussi bien sur le plan énergétique que minier. Notre priorité a toujours été claire : garantir la sécurité énergétique du pays, accélérer le développement des énergies renouvelables et permettre un meilleur accès à l’électricité pour tous les Djiboutiens, y compris dans les localités les plus reculées.
L’une des réalisations dont je suis le plus fier reste le raccordement gratuit de plus de 14 000 ménages vulnérables à l’électricité, dans la capitale comme dans les régions de l’intérieur, soit plus de 100 000 personnes directement impactées. Pour moi, la réussite d’une politique publique se mesure d’abord à sa capacité à améliorer concrètement la vie quotidienne des citoyens.
Vous avez engagé plusieurs réformes importantes dans le secteur énergétique. Lesquelles considérez-vous comme les plus structurantes ?
Nous avons mené plusieurs réformes de fond qui transforment durablement le paysage énergétique national. Parmi les plus importantes, il y a l’adoption de la loi sur le partenariat public-privé (PPP), qui encadre les investissements internationaux dans le secteur de l’énergie. Cette réforme a notamment permis la concrétisation du premier grand projet énergétique d’envergure réalisé sur le sol djiboutien : le parc éolien de Ghoubet, inauguré en septembre 2023, avec une capacité de production de plus de 60 mégawatts.
Nous avons également adopté la loi sur les producteurs indépendants d’électricité (IPP), qui ouvre la production électrique aux investisseurs privés, ainsi que la loi sur l’électrification rurale, qui constitue un levier essentiel pour réduire les inégalités territoriales.
Nous travaillons aussi sur un autre chantier important : l’autoproduction énergétique pour l’autoconsommation, notamment dans le solaire résidentiel. L’objectif est de permettre aux ménages et aux entreprises de produire eux-mêmes leur propre énergie. Nous avançons avec prudence sur ce dossier, car il faut sécuriser le cadre juridique, protéger l’équilibre du système et anticiper les impacts sur l’EDD. Notre ambition reste la même : construire un modèle énergétique moderne, plus autonome, plus ouvert et plus résilient.
Djibouti affiche de fortes ambitions dans les énergies renouvelables, notamment autour de l’hydrogène vert. Le projet avec la société américaine CWP Global semble particulièrement stratégique.
Absolument, et je dirais même qu’il s’agit de l’un des projets les plus ambitieux pour l’avenir énergétique de Djibouti. Le partenariat engagé avec la société américaine CWP Global dépasse largement le cadre d’un simple projet de production d’électricité. Nous parlons ici d’un programme structurant autour de l’hydrogène vert, avec une vision industrielle, portuaire et géostratégique de long terme. L’objectif est de développer, dans le Nord du pays, un vaste complexe énergétique capable de produire de l’électricité renouvelable à grande échelle — principalement à partir du solaire et de l’éolien — pour alimenter ensuite la production d’hydrogène vert destiné à l’exportation. Ce projet implique des investissements colossaux, estimés entre 5 et 10 milliards de dollars à terme, ce qui en ferait l’un des plus importants investissements énergétiques jamais envisagés à Djibouti. Il ne s’agit pas uniquement de produire de l’énergie, mais de bâtir tout un écosystème industriel. Cela comprend notamment le développement d’infrastructures portuaires nouvelles, avec un projet de quai stratégique du côté d’Obock pour faciliter l’exportation future de l’hydrogène vert et de ses dérivés, notamment l’ammoniac vert, vers les marchés internationaux.
Nous parlons aussi d’infrastructures de transport, de lignes de raccordement, de capacités de stockage, ainsi que de la création de milliers d’emplois directs et indirects.
C’est donc bien plus qu’un projet énergétique : c’est une nouvelle vision de développement pour le Nord de Djibouti. Notre ambition est claire : faire de Djibouti non seulement un hub énergétique régional, mais aussi un futur exportateur d’énergie propre vers les marchés internationaux. Dans un monde qui accélère sa transition énergétique, nous avons l’opportunité de nous positionner dès maintenant parmi les pays qui compteront demain.
Malgré les avancées, certaines zones restent encore insuffisamment desservies. Comment expliquez-vous ces disparités persistantes ?
L’électrification rurale demeure une priorité absolue de l’action gouvernementale. Il faut rappeler que Djibouti compte de nombreuses localités éloignées du réseau national, parfois dans des zones difficiles d’accès, où l’extension classique du réseau électrique n’est ni simple ni immédiate. Cela impose des solutions adaptées, principalement basées sur l’énergie solaire.
Grâce au budget de l’État et au soutien de nos partenaires techniques et financiers, nous avons déjà électrifié plusieurs villages comme As-Eyla, Assamo, Adaillou, Omar Jaggaa, Leyta, Moumina 1, ainsi que plusieurs autres localités de l’intérieur. D’autres infrastructures sont finalisées ou en cours dans des villages comme Dorra et Yoboki. Nous avons également réhabilité plusieurs centrales existantes en augmentant leurs capacités grâce à l’installation de systèmes de stockage sur batteries, afin d’assurer une alimentation continue et plus fiable.
Aujourd’hui, nous voulons passer à une nouvelle étape : l’installation de centrales solaires dans plus de quinze nouveaux villages sur l’ensemble du territoire national. Les études préliminaires sont terminées et nous attendons les financements de la Banque africaine de développement et de la Banque mondiale, notamment dans le cadre de l’Initiative Mission 300.
Notre objectif est simple : aucune localité ne doit rester à la marge. Nous travaillons également avec des partenaires techniques comme Proxy Group et Huawei qui nous permettent d’assurer un suivi à distance intelligent de l’ensemble des centrales solaires rurales.
Plusieurs anciens projets solaires ont parfois rencontré des difficultés de maintenance. Comment évitez-vous aujourd’hui ces erreurs ?
C’est effectivement l’un des grands défis. Le problème n’est pas toujours l’installation des infrastructures, mais leur maintenance dans la durée. Dans notre pays, nous avons près de 180 forages. Certains fonctionnent au solaire, d’autres avec des systèmes thermiques. Très souvent, l’erreur a été d’intervenir uniquement lorsque la panne survient, alors qu’il faudrait un véritable système de maintenance préventive, avec un planning régulier et des équipes dédiées. C’est précisément ce que nous avons mis en place sur nos projets.
Pour les centrales solaires villageoises, nous ne remettons pas simplement les clés avant de partir. Nous gardons un contrôle permanent. Nous disposons aujourd’hui d’un service dédié à l’électricité solaire avec une équipe spécialisée qui assure un suivi à distance de toutes les centrales du pays. Grâce à un tableau de bord consultable même depuis un téléphone portable, nous savons immédiatement lorsqu’une installation présente une défaillance. En parallèle, nous formons aussi du personnel local dans chaque village : techniciens, agents de gardiennage et gestionnaires chargés du suivi de la consommation et de la facturation. Cette proximité permet d’assurer la durabilité réelle des projets.
Justement, ces services sont-ils gratuits pour les habitants ?
Non, il n’y a pas de gratuité totale, mais nous avons mis en place une tarification sociale adaptée aux réalités locales. Les ménages paient généralement autour de 1 000 francs djiboutiens par mois, avec un système basé sur des compteurs intelligents permettant un suivi précis de la consommation. Ce tarif permet aux familles d’avoir accès à l’éclairage, aux ventilateurs, aux prises électriques, à la télévision, au réfrigérateur et aux besoins essentiels du quotidien. Ce qui était gratuit, en revanche, ce sont les raccordements initiaux : les réseaux et les connexions des maisons ont été entièrement pris en charge. L’objectif n’est pas de faire du profit, mais d’assurer un service durable, accessible et responsable.
L’arrivée de l’électricité transforme-t-elle réellement la vie des villages ?
Oui, de manière spectaculaire. Prenons l’exemple d’As-Eyla. Lorsque nous avons installé la première centrale solaire, elle était prévue pour environ 300 maisons avec une capacité de 150 kilowatts. Mais très rapidement, la population a fortement augmenté. Le village est passé à près de 750 logements. Pourquoi ? Parce que l’électricité attire naturellement le développement. De nouvelles écoles ont été construites, un lycée a vu le jour, des petits commerces se sont développés, les familles se sont installées durablement. C’est ce que nous appelons l’effet d’entraînement de l’énergie.
Nous avons aussi appris de cette expérience. Aujourd’hui, nous anticipons davantage. À Omar Jaggaa, par exemple, nous avons installé 330 kilowatts avec une capacité de stockage de 1 mégawatt. À Adaylou et Dorra, nous sommes passés à 600 kilowatts. Cela permet une alimentation continue, y compris toute la nuit, sans interruption. L’électricité ne change pas seulement le confort. Elle change la structure même du développement local.
Vous évoquez souvent la dimension sociale de votre ministère. L’exemple du dessalement au lac Assal semble particulièrement révélateur. Pouvez-vous nous expliquer ce qui a été mis en place ?
Le cas du lac Assal illustre parfaitement ce que nous appelons une politique énergétique à vocation sociale. Pendant longtemps, les populations vivant autour du lac Assal étaient approvisionnées en eau potable uniquement par camions-citernes depuis PK-50 jusqu’aux villages de Karta, Moumina 1, Leïta ainsi que l’ensemble des campements nomades de la zone. C’était un système extrêmement coûteux, lourd à gérer et surtout peu durable. Les citernes consommaient énormément de carburant, les rotations étaient permanentes, et il fallait remplir quotidiennement les réservoirs de stockage situés en hauteur. À long terme, ce modèle n’était ni rentable ni viable.
En 2021, les habitants ont directement saisi le président de la République pour exprimer leur besoin urgent d’un accès durable à l’eau potable. Nous avons alors reçu l’instruction de trouver une solution définitive. La première réponse a été de mobiliser Red Sea Power, la société qui exploite le parc éolien de Ghoubet, dans le cadre du volet social de son projet. Nous leur avons demandé de contribuer à la mise en place d’une unité de dessalement d’eau de mer fonctionnant à l’énergie solaire. Aujourd’hui, cette station est pleinement opérationnelle. Elle est installée à proximité du port de Ghoubet et alimente directement les villages du lac Assal ainsi que Moumina 1, situé en altitude, grâce à un système de pompage, de stations intermédiaires et de réservoirs. Chaque village a été doté de réservoirs de 40 000 litres, et nous avons même construit un second réservoir supplémentaire pour Moumina 1 et Leïta, où la densité d’habitation est plus importante. Au total, nous atteignons aujourd’hui une capacité de près de 80 000 litres d’eau potable par jour, entièrement produite grâce à l’énergie solaire, sans consommation de carburant, avec uniquement de la maintenance à assurer. C’est un modèle autonome, durable et économiquement beaucoup plus rationnel.
Ce modèle va-t-il être étendu à d’autres localités ?
Absolument, et c’est même l’objectif principal. Grâce à un partenariat avec Qatar Charity, nous avons lancé deux nouveaux projets de dessalement pour d’autres villages côtiers confrontés aux mêmes difficultés. Le premier concerne Daliyya, situé entre les régions de Tadjourah et d’Obock. Le second concerne Sagalou, où les puits et les forages existants sont aujourd’hui largement épuisés, alors même que la localité possède une activité agricole importante et des besoins en eau beaucoup plus élevés. Sagalou était devenu une urgence absolue. Ces deux projets sont actuellement en cours de réalisation et devraient être opérationnels dans les prochains mois. Là aussi, nous parlons de capacités comprises entre 80 000 et 100 000 litres par jour. Cela montre que le ministère de l’Énergie ne se limite pas uniquement à l’électricité. Il joue aussi un rôle social direct sur l’accès à l’eau, au développement rural et à l’amélioration concrète des conditions de vie.
La question du coût de l’électricité reste centrale pour les ménages comme pour les entreprises. Peut-on espérer une baisse prochaine ?
Je tiens d’abord à rappeler que le coût de l’électricité à Djibouti doit être analysé avec objectivité. Contrairement à certaines perceptions, nous ne sommes pas le pays où l’électricité est la plus chère en Afrique. Le coût actuel s’explique par plusieurs facteurs : le prix élevé des hydrocarbures importés, les investissements lourds réalisés dans les infrastructures énergétiques, ainsi que les impayés de certaines entités publiques qui pèsent sur l’équilibre financier de l’EDD.
Pour réduire durablement cette facture, nous avons engagé une stratégie claire : développer massivement les énergies renouvelables, notamment le solaire, l’éolien et la géothermie. Nous encourageons également la sobriété énergétique, l’efficacité énergétique et la réduction de la consommation inutile dans les administrations publiques. À mesure que ces investissements seront rentabilisés et que notre dépendance aux énergies fossiles diminuera, nous pourrons progressivement alléger la facture énergétique. Nous savons que cette question touche directement le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des entreprises. C’est pourquoi elle reste au cœur de notre action.
Djibouti affiche de fortes ambitions dans la géothermie. Où en est concrètement ce dossier ?
Djibouti possède un potentiel exceptionnel en ressources renouvelables, notamment dans le solaire, l’éolien et surtout la géothermie. Notre ambition est de faire de Djibouti un hub énergétique régional conformément à la Vision Djibouti 2035.
Concernant la géothermie, cela fait plusieurs années que nos équipes, avec l’EDD et l’ODDEG, travaillent sur des sites comme Fialé, Gaala-le-Koma et Garabayis, avec l’appui de partenaires comme la JICA japonaise, la société kenyane KenGen ainsi que plusieurs partenaires techniques internationaux. Les résultats sont très encourageants. Plusieurs forages ont confirmé la présence de ressources géothermiques importantes, avec un potentiel estimé à plusieurs milliers de mégawatts. Nous entrons désormais dans la phase décisive : celle de l’exploitation, avec la future construction de la première centrale électrique géothermique du pays. C’est un projet majeur pour l’indépendance énergétique de Djibouti. Je tiens ici à saluer l’appui constant du Japon, dont l’accompagnement technique et financier a été déterminant dans l’avancement de ce dossier stratégique.
Le pays reste encore partiellement dépendant de sources d’énergie extérieures. Comment concilier coopération régionale et souveraineté énergétique ?
Comme beaucoup de pays, Djibouti dépend encore en partie de sources d’énergie extérieures, notamment des hydrocarbures importés depuis les pays du Golfe et de l’hydroélectricité en provenance d’Éthiopie. Face à cette réalité, notre stratégie n’est pas la dépendance, mais la diversification. Notre coopération énergétique avec l’Éthiopie est essentielle et mutuellement bénéfique. L’interconnexion électrique entre nos deux pays a permis de résoudre une grande partie des problèmes de délestage que nous connaissions par le passé, et la future deuxième ligne d’interconnexion viendra encore renforcer cette stabilité.
Il existe entre Djibouti et l’Éthiopie une interdépendance économique et stratégique naturelle. Nous devons l’assumer intelligemment. Mais en même temps, il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. C’est pourquoi nous développons parallèlement nos propres capacités nationales : parc éolien de Ghoubet, future centrale solaire du Grand Bara, projets géothermiques, biomasse, énergie marémotrice, sans oublier les perspectives autour de l’hydrogène vert. Notre objectif final reste clair : atteindre l’indépendance énergétique, voire la souveraineté énergétique complète.
Le développement du nouveau port pétrolier de Damerjog est présenté comme un projet structurant. Où en est concrètement ce dossier ?
Le projet de Damerjog est l’un des plus importants chantiers énergétiques et logistiques de Djibouti pour les années à venir. Notre ambition est claire : faire de Djibouti un véritable pôle énergétique régional de premier plan et un centre de transbordement des produits pétroliers et gaziers pour toute l’Afrique de l’Est. Aujourd’hui, une grande partie des infrastructures de base a déjà été réalisée. Les quais existent, plusieurs installations sont opérationnelles et les capacités initiales sont en place. Le reste des travaux se poursuit progressivement.
Le véritable enjeu désormais, ce sont les investissements massifs nécessaires pour développer les capacités de stockage à grande échelle. Nous parlons ici de plusieurs centaines de millions de dollars. Il serait irréaliste de vouloir mobiliser immédiatement 300 ou 400 millions de dollars en une seule phase. C’est pourquoi nous avons choisi une approche progressive. Nous avançons par étapes : une première phase d’environ 100 millions de dollars pour développer près de 200 000 mètres cubes de stockage, puis des extensions successives en phase 2 et phase 3. L’objectif final est simple : faire de Damerjog une plateforme régionale majeure de stockage et de distribution des hydrocarbures.
Une coopération avec l’Éthiopie sur ce projet est-elle envisagée ?
Oui, bien sûr, et la porte reste totalement ouverte. Nous avons récemment signé une convention qui ouvre la possibilité d’une participation éthiopienne dans le développement des capacités de stockage stratégiques. Nos partenaires éthiopiens montrent un réel intérêt, notamment à travers leur agence d’investissement ainsi que plusieurs discussions engagées avec des opérateurs privés. Il faut comprendre une chose : à Damerjog, il n’y aura pas un seul opérateur, mais plusieurs. Le site est vaste, les besoins régionaux sont énormes, et notre ambition est justement de créer un véritable hub logistique énergétique régional capable d’attirer plusieurs grandes sociétés internationales. Nous voulons accueillir quatre, cinq, voire davantage d’investisseurs capables de stocker, distribuer et alimenter toute la région. Si l’Éthiopie souhaite participer à cette dynamique, cela s’inscrit naturellement dans notre logique d’intégration économique régionale.
Le projet d’acheminement ferroviaire des produits pétroliers vers l’Éthiopie est présenté comme stratégique. Où en est-il aujourd’hui ?
Ce projet est effectivement stratégique. Djibouti demeure la porte naturelle d’entrée et de sortie de l’Éthiopie. Aujourd’hui, les produits pétroliers transitent principalement par le terminal Horizon Djibouti Terminals Limited (HDTL) de Doraleh avant d’être acheminés par camions-citernes. Or, les récentes difficultés d’approvisionnement en carburant en Éthiopie ont considérablement renforcé la pression sur ce corridor énergétique. Avec la guerre au Soudan, les perturbations régionales et l’augmentation continue des besoins énergétiques éthiopiens, les volumes ont fortement progressé. Le nombre de camions-citernes disponibles ne suffit plus toujours à absorber seul cette demande croissante.
Nous avons demandé aux responsables du terminal HDTL d’augmenter les capacités de chargement afin de répondre à cette pression. Cela a été fait. Nous avons également mis en place un groupe de travail permanent réunissant les parties djiboutiennes, éthiopiennes et HDTL afin d’assurer un suivi quotidien des flux. Les chiffres sont communiqués chaque jour en toute transparence, ce qui permet une meilleure coordination. La prochaine étape, absolument essentielle, est la connexion ferroviaire directe entre le rail et les dépôts pétroliers de Doraleh. Le transport ferroviaire permettra d’augmenter considérablement les volumes, de réduire les délais, de désengorger le corridor routier et surtout de mieux sécuriser l’approvisionnement énergétique de l’Éthiopie. Nous sommes aujourd’hui dans la phase finale de ce projet, qui renforcera considérablement notre compétitivité régionale et consolidera davantage notre position de corridor énergétique naturel pour l’Éthiopie.
Malgré la flambée mondiale des prix du pétrole, Djibouti n’a pas augmenté les prix à la pompe. Comment cela a-t-il été possible ?
C’est avant tout une décision politique forte du président de la République. Depuis les tensions géopolitiques qui affectent le détroit d’Ormuz et les approvisionnements en hydrocarbures venus du Golfe, nous assistons à une forte volatilité des marchés pétroliers mondiaux. Partout dans le monde, les prix explosent : en Europe, en Égypte, au Liban, en Asie, y compris dans certains grands pays producteurs eux-mêmes. À Djibouti, l’instruction présidentielle a été très claire : les citoyens ne doivent pas subir directement cette flambée des prix. L’État a donc absorbé une grande partie du manque à gagner afin d’éviter un choc social brutal sur les ménages. Nous faisons partie des rares pays où le prix à la pompe n’a pas augmenté d’un seul franc malgré la crise internationale. C’est un choix profondément social.
Nous avons également sécurisé nos approvisionnements. Aujourd’hui, nous disposons de stocks suffisants jusqu’a la fin du mois de juin, avec de nouvelles cargaisons attendues pour couvrir nos besoins du prochain trimestre, c’est à dire, juillet, août et septembre. Il n’y a donc ni risque de pénurie ni raison d’inquiétude. Notre priorité reste la protection du pouvoir d’achat des Djiboutiens.
Le secteur minier semble également prendre une place de plus en plus importante dans votre stratégie. Où en est-on aujourd’hui ?
Le secteur minier représente aujourd’hui un axe majeur de diversification économique pour Djibouti. Pendant longtemps, nos ressources minières ont été sous-exploitées, alors même que leur potentiel est considérable. Notre ambition est désormais claire : faire de ces ressources un véritable levier de croissance, de création d’emplois et de recettes durables pour l’État.
Prenons l’exemple de l’or. Nous travaillons actuellement avec des partenaires chinois sur un projet structurant qui mobilise plus de 50 millions de dollars d’investissement. Les conventions ont été signées, les équipes sont déjà sur le terrain, et nous avançons sur un projet qui pourrait créer de nombreux emplois directs et indirects. L’objectif, à terme, n’est pas uniquement l’extraction, mais aussi la possibilité d’installer une raffinerie d’or sur place, afin que la transformation se fasse ici, à Djibouti, et non uniquement à l’étranger. Cela changerait totalement l’impact économique du secteur.
Beaucoup de rumeurs circulent autour du lithium au lac Assal. Existe-t-il réellement un potentiel important ?
Il faut être très clair sur cette question : contrairement à certaines rumeurs largement relayées, il n’existe pas aujourd’hui de gisement stratégique de lithium économiquement exploitable au lac Assal. L’année dernière, nous avons fait venir une mission du BRGM, le Bureau de recherches géologiques et minières, l’un des plus grands laboratoires géologiques français. Ils ont travaillé pendant près de deux mois avec nos équipes pour mener des études très poussées. Leurs conclusions sont précises : il existe bien des traces de lithium, d’or, voire de diamant, mais uniquement très limitées, sans viabilité économique réelle.
Concernant le lithium, les experts nous ont expliqué que même en exploitant l’ensemble des dépôts disponibles, nous atteindrions à peine environ 2 400 kilos, ce qui reste insignifiant à l’échelle industrielle. Cela permet de mettre fin aux fausses informations selon lesquelles certains opérateurs étrangers viendraient « voler le lithium » de Djibouti. Ce discours est faux. Ce qui est réellement exploité aujourd’hui au lac Assal, c’est le sel et ses dérivés.
Justement, le sel semble devenir une ressource stratégique. Quelle est votre ambition sur ce dossier ?
Le sel du lac Assal constitue une richesse exceptionnelle pour Djibouti.
Nous parlons d’un produit naturel qui se renouvelle en permanence, avec une pureté exceptionnelle de plus de 90 %, parmi les meilleures au monde selon les analyses de laboratoire. La production est continue, naturelle, et les quantités disponibles sont extrêmement importantes. Le lac se renouvelle pratiquement toutes les 24 heures. Aujourd’hui, nous développons plusieurs segments : le sel industriel, les dérivés chimiques comme le bromure de sodium ou le bromure de calcium, mais aussi le sel alimentaire et le sel de déneigement destiné à l’exportation.
Nous travaillons actuellement sur un test logistique important avec des navires de 12 000 tonnes pour organiser l’exportation maritime directe depuis le port de Ghoubet. Si ce test est concluant, nous passerons ensuite à des navires de 60 000 à 80 000 tonnes. Cela permettra au port de Ghoubet d’entrer pleinement en activité et de renforcer sa rentabilité, tout en participant au remboursement des investissements lourds engagés sur cette infrastructure. Le sel n’est donc pas simplement une ressource naturelle ; il devient un véritable levier stratégique pour notre économie nationale.
Le ministère revendique aussi un rôle économique direct pour l’État. Avez-vous déjà des résultats concrets ?
Oui, et ils sont très concrets. Pendant longtemps, les ressources minières ne généraient pratiquement aucun revenu significatif pour le Trésor public. Aujourd’hui, grâce aux conventions signées depuis 2021, notamment sur le sel et ses dérivés, nous avons complètement changé cette réalité. En seulement trois ans, plus de 20 millions de dollars de redevances ont été reversés au Trésor national par la société exploitante chinoise. C’est une évolution majeure.
Avant, l’État percevait quasiment zéro revenu sur ces ressources. Aujourd’hui, nous parlons de recettes réelles, traçables, qui participent directement au financement public. Et au-delà des redevances, toute la chaîne logistique bénéficie de cette activité : transporteurs, manutentionnaires, opérateurs portuaires, entreprises de conteneurs… toute une économie se développe autour de cette ressource. C’est pourquoi je dis souvent que notre ministère n’est pas uniquement un ministère de gestion. C’est aussi un ministère qui crée de la richesse, de l’innovation et de l’emploi.
Vous avez également lancé une nouvelle activité autour du bitume. C’est un projet moins connu mais très ambitieux.
Absolument, et c’est un projet dont nous sommes particulièrement fiers. Depuis deux ans, nous avons lancé une nouvelle activité autour du bitume à travers la Société Internationale des Hydrocarbures de Djibouti (SIHD), avec l’objectif de transformer Djibouti en plateforme régionale d’importation, de stockage et de redistribution. Aujourd’hui, nous importons déjà les produits bitumineux, que nous revendons principalement à l’Éthiopie, mais aussi à la Somalie et à d’autres marchés régionaux.
Nous avons pris un important hangar en zone franche pour le stockage, et nous avons également acquis l’ancien site de Mobil Oil dans le port de Djibouti, soit près de 50 000 mètres carrés, afin d’y installer des unités industrielles. L’objectif est désormais de fabriquer localement les fûts de bitume, plutôt que de les importer. Cela réduit les coûts de manière spectaculaire — parfois jusqu’à quarante fois moins sur certains postes — tout en créant de l’emploi local. Nous avons déjà identifié les premiers profils à recruter : ingénieurs, électromécaniciens, soudeurs, logisticiens, techniciens spécialisés. À terme, ce projet générera plusieurs dizaines d’emplois directs et permettra également d’améliorer l’entretien routier dans tout le pays. C’est un projet industriel, social et stratégique à la fois.
En visitant votre nouveau siège, on comprend immédiatement qu’il ne s’agit pas simplement d’un bâtiment administratif, mais d’un véritable symbole institutionnel. Pourquoi ce projet vous tient-il autant à cœur ?
Parce qu’au-delà de l’architecture, ce bâtiment incarne une vision. Pendant de nombreuses années, le ministère de l’Énergie et la Société internationale des hydrocarbures de Djibouti (SIHD) exerçaient leurs missions dans des locaux étroits, dispersés et souvent peu adaptés à l’ampleur des responsabilités que nous portions. Il existait un véritable décalage entre l’importance stratégique du secteur énergétique pour Djibouti et les conditions matérielles dans lesquelles travaillaient nos équipes.
Nous avons estimé qu’un ministère chargé de piloter des projets aussi structurants pour l’avenir du pays devait disposer d’un cadre de travail à la hauteur de ses ambitions. Le terrain existait déjà. Il appartenait au ministère depuis plusieurs années, mais il n’avait jamais été véritablement valorisé. Nous avons donc décidé de transformer cette simple réserve foncière en un projet institutionnel fort. Nous avons proposé à la Société internationale des hydrocarbures de Djibouti (SIHD) de porter cet investissement avec une logique claire : construire à la fois un siège moderne pour la société et un nouveau bâtiment pour le ministère de l’Énergie. Le président de la République a immédiatement saisi la portée stratégique de cette initiative et a validé le projet.
Aujourd’hui, nous disposons d’un ensemble de plus de 10 000 mètres carrés : un bâtiment principal de huit étages pour la SIHD, un second immeuble dédié au ministère, un auditorium moderne, une grande salle de réception, des espaces de formation, des bureaux adaptés aux standards internationaux ainsi que des locaux ouverts à des opérateurs privés. Nous avons voulu créer ce que nous appelons aujourd’hui l’Energy Park : un pôle qui rassemble l’ensemble de l’écosystème énergétique national, des hydrocarbures aux énergies renouvelables. Ce n’est pas seulement un siège administratif. C’est une affirmation institutionnelle. Lorsqu’un investisseur international, un partenaire technique ou une délégation étrangère franchit ces portes, il comprend immédiatement que le secteur énergétique djiboutien est organisé, crédible et tourné vers l’avenir.
Mais ce projet a aussi une dimension humaine essentielle. Nos collaborateurs y trouvent une reconnaissance concrète de leur engagement. Ils travaillent dans un environnement digne de leurs responsabilités, ce qui renforce naturellement leur motivation. Un ministère performant repose aussi sur la considération accordée à celles et ceux qui le font vivre au quotidien.
Peut-on dire que ce nouveau siège participe aussi à construire une nouvelle identité du ministère ?
Oui, très clairement. Un ministère ne se résume pas à la gestion administrative de dossiers. Il doit aussi incarner une image, une crédibilité et une capacité à inspirer confiance. Autrefois, nous recevions nos partenaires dans de petits bureaux de la cité ministérielle. Aujourd’hui, nous les accueillons dans un espace conçu pour les grandes négociations, les conférences stratégiques et les rencontres de haut niveau. Cela peut sembler symbolique, mais dans notre environnement régional, l’image institutionnelle joue un rôle majeur. Elle participe directement à la crédibilité du pays. Lorsque vous recevez un investisseur dans un cadre qui reflète l’ambition nationale, le rapport change immédiatement. Il ne perçoit plus seulement un ministère, mais une institution capable de porter de grands projets.
Ce nouveau siège envoie aussi un message fort à l’intérieur : celui d’un ministère qui innove, qui produit de la valeur et qui se projette dans l’avenir. Nous voulons que nos jeunes cadres se sentent pleinement concernés par cette dynamique. Nous voulons leur dire qu’ils peuvent construire ici, réussir ici et porter ici les grandes transformations du pays. Au fond, ce bâtiment n’est pas seulement un siège. C’est une manière de matérialiser notre ambition collective. Et cela, à mes yeux, a autant de valeur qu’un grand projet énergétique.
Vous êtes originaire d’Arta, et l’on sait votre attachement particulier à cette région. Le Mémorial de la Paix d’Arta semble aussi porter une forte dimension symbolique. Pourquoi ce projet vous tient-il autant à cœur ?
Arta occupe une place particulière dans l’histoire nationale de Djibouti. C’est une terre de dialogue, de rencontre et de réconciliation. Lorsque l’on évoque Arta, on pense immédiatement au processus historique de paix et de réconciliation somalienne de l’an 2000, qui a offert à notre pays une reconnaissance internationale importante en matière de médiation et de diplomatie régionale.
Le projet du Mémorial de la Paix s’inscrit précisément dans cette mémoire et dans cette continuité. Je tiens d’ailleurs à rappeler que l’initiative de ce mémorial revient au chef de l’État, Ismaïl Omar Guelleh, qui a toujours accordé une importance particulière à la valorisation de notre histoire diplomatique et de notre rôle régional en faveur de la paix.
L’idée n’est pas simplement de construire un bâtiment supplémentaire, mais de créer un lieu institutionnel fort, porteur de sens, capable de préserver cette mémoire historique tout en projetant Djibouti vers l’avenir. Ce mémorial devra être à la fois un espace de mémoire, de formation, de dialogue et de réflexion stratégique sur les questions de paix, de médiation et de stabilité régionale.
En tant qu’originaire d’Arta, bien sûr, ce projet me touche personnellement. Mais au-delà de l’attachement affectif, il s’agit avant tout d’un projet national. Arta ne symbolise pas uniquement une région ; elle symbolise une contribution majeure de Djibouti à la stabilité de toute la Corne de l’Afrique, ce que Ismail Omar Guelleh désigne comme l’esprit d’Arta. Nous avons la responsabilité de préserver cet héritage et de le transmettre aux nouvelles générations. Pour moi, ce Mémorial de la Paix est aussi une manière de rappeler que le développement ne se mesure pas uniquement en infrastructures économiques. Il se mesure aussi dans notre capacité à protéger notre mémoire collective et à faire vivre nos symboles nationaux.
Construire pour l’avenir, c’est aussi savoir honorer ce qui a fondé notre crédibilité dans le passé.
Peut-on dire que ce projet dépasse largement la seule dimension locale d’Arta ?
Absolument, et c’est même l’essentiel. Il ne faut surtout pas réduire ce projet à une simple infrastructure locale ou à un projet régional. Ce serait une erreur. Le Mémorial de la Paix d’Arta porte une vocation nationale, mais aussi internationale.
Djibouti est reconnu pour sa stabilité dans une région souvent marquée par les crises et les tensions. Cette stabilité n’est pas le fruit du hasard ; elle repose sur une vision politique, sur des institutions solides et sur une culture du dialogue que notre pays a su défendre depuis des décennies. Arta représente parfaitement cette identité. Ce mémorial pourra accueillir des conférences internationales, des programmes de formation diplomatique, des rencontres régionales, des initiatives de médiation et des travaux de recherche sur les questions de paix et de sécurité. Il pourra devenir une véritable référence dans la région. Nous voulons que lorsqu’on parle de paix, de dialogue et de médiation dans la Corne de l’Afrique, Arta continue d’être naturellement associée à cette image. C’est une ambition forte, mais elle est parfaitement légitime. Et pour moi, participer à la concrétisation de ce projet constitue à la fois une responsabilité institutionnelle et une fierté personnelle.
Propos recueillis par Mahdi A., photos Hani Khiary